O
Préface
I began writing this book while puzzling about the implication
for individual resulting from a major shift in our society’s networks.
Dusk is deeply influenced by the works of Mark
Buchanan on the small worlds, and Albert-Laszlo Barabassi on finding patterns
in randomness and on analyzing viruses spread.
This book is here thanks to Antoine Pasquali, who was
trying to link Artificial intelligence, neuroscience, and psychology while
injecting order in my magmatic parallel world.
Feel free to reproduce and use any portion of this
text, and to share it with any peer-to-peer software.
Gilémon Villemin
Hong Kong --- 25, May 2005
I
Narcissism
”J’ai lu des articles sur les
gens qui pensent qu'ils sont toujours occupés. Tu subis le stress d'un monde
auquel tu ne crois pas, où tu n’as plus rien à faire, où tout décrépit
lentement dans l'ombre, Gilémon. C'est le bad…”
-- Matthieu Ducamp (correspondance avec l’auteur)
Il
était deux heures du matin. Sonya dormait sans faire de bruit. Le chat me
regardait comme si j’étais un extraterrestre. Des astronomes venaient de
détecter une explosion d'une puissance jamais observée dans l'espace résultant
de l'absorption de l'équivalent de 300 millions de Soleil par un gigantesque
trou noir, une sorte de siphon cosmique.
Selon un communiqué de
Pfiou… Fallait s’accrocher pourse représenter ce que cela représentait
mille milliards de soleils ; un tera de soleils. En classe préparatoire,
on m’avait appris à me méfier des ordres de grandeur. On m’avait même appris
que c’était la différence entre les gens doués et les autres. Les gens doués,
eux, maîtrisaient les ordres de grandeur.
A l’époque, je m’étais automatiquement insurgé contre ce lieu commun. Ça
ne pouvait pas être si simple, il devait bien y avoir des gens brillants qui
s’en foutaient pas mal des ordres de grandeur.
Tout était tellement plus compliqué que ça en avait l’air au premier
regard. Et si cette explosion était un gros mythe. Et si
Et ben quoi ? Qu’est ce que cela pouvait bien me foutre que l’on
me mente à longueur de temps ? Que le monde dans lequel je vive fut une
illusion ; qu’est ce que cela changeait à mon petit quotidien ? En
soit rien… Pas grand chose.
Il y avait beau y avoir des trous noirs alcoolos qui se faisaient des
orgies de soleils, cela n’empêchait pas l’inertie du présent de me peser dessus
comme une vieille. J’en arrivais à imaginer que si c’était si infiniment
compliqué, c’était peut être que ça avait un lien avec la lourdeur de chaque
jour qui passait. Cherchais-je derrière les étoiles une raison pour périr, ou
pour m’offrir en sacrifice ?
J’ouvris la fenêtre pour sentir les effluves de la nuit. Il y avait un
mégot de péte sur le rebord de béton. Je me l’allumai et me calai entre mes
avant-bras en matant le vieux portier du bout de la rue. Au loin s’élevaient des
bruits d’ambulances et de voitures de flics. Même si Wanchai était calme la
nuit, ça n’en restait pas moins un quartier de la ville ayant la plus grande
densité de population mondiale. Alors ça engendrait quand même son petit lot
d’accidents, de meurtres et de fausses alertes.
J’adorais passer le temps à constater qu’il ne se passait vraiment
rien dans ma rue. On ne pouvait pas dire la même chose du reste du monde.
L’année n’avait pas super commencé, ou devrais-je dire terminé. Il y
avait eu ce putain de Tsunami de la mort qui avait littéralement balayé une
partie de l’Asie du Sud-Est.
Je l’avais un peu pris pour moi cette catastrophe. J’avais
l’impression d’en être responsable. Je revenais juste d’une petite visite au
Japon, pour vérifier que Mat ne perdait pas son niveau. En retour de fin de
soirée, j’expliquais à Sonya et à deux de ses potes que l’on ne pouvait pas
comprendre les Japonais si on ne les regardait pas comme des individus faisant
parti d’une civilisation plus fragile que les autres. Niveau catastrophe, ils
avaient déjà pris super cher au court de ce siècle et ils risquaient de
remettre ça un jour ou l’autre, dans plus ou moins longtemps. Toutes les
probabilités étaient là pour qu’un homme sain d’esprit n’aille pas y vivre.
Alors comment expliquer cette contradictoire opulence de détermination bien
humaine, ces dégoulinades de constructions défiant le futur, ce goût inné de la
discipline et de la contrainte ? Cela dépassait le début d’idée que je
cherchais à leur passer, mais toujours était-il qu’ils étaient en sursis. Ça
les faisait légèrement réfléchir, les potes de Sonya. Surtout que l’un d’eux
voulait absolument se barrer là-bas parce qu’il était amoureux des Shibuya
girls qui lui rappelaient les minettes des clowns dans Akira.
Exactement au même moment, à quelques milliers de kilomètres plus
loin, un tremblement de terre de chez ” whose your dady corp”, déviait la planète de son orbite. Pendant
que nous nous faisions peur en en parlant et en nous défonçant le crâne, ça
n’avait pas pété à Tokyo, mais au Nord de Sumatra.
Le lendemain matin après avoir passé une nuit remuante de cauchemars morbides
en série où je me battais contre le cancer, j’allumai machinalement le vidéo
projecteur. Les deux lascars étaient déjà partis et avaient l’air d’avoir
fini l’herbe de Sonya. Elle revenait de la cuisine ou elle avait préparé du
café. Elle avait une gueule terrible du type ”je
viens d’apprendre que j’ai le DAS ”.
-
Toi
aussi t’as pas dormi ?
-
Pffff,
j’ai pas réussi à fermer l’œil de la nuit, j’avais
l’impression que mon cerveau allait exploser !
-
Tiens
c’est rigolo, j’ai eu la même sensation, mais moi je rêvais.
-
Ben,
oui, mais c’est quand même bizarre, je n’avais pas passé une telle nuit depuis
ma première patrouille à gaza.
-
Ah
ouais, tant que ça… t’avais beaucoup fumé ?
-
Oui
pas mal… ton pote le Népali. Il a des sacrés trucs en ce moment.
-
Bizarre,
c’est pourtant pas la saison.
-
Bo… y
a plus de saisons pour ce genre de plantes.
-
Coomment
tuu paarles ?!?
-
Ben regarde,
y a encore eu un attentat en Indonésie !
-
Hein ?
Ou ça ?
-
Ben là
regarde la dépêche AFP.
-
Waw…
cinq mille morts ! Mais c’est pas en Indonésie, mais en Thaïlande, espèce
de grosse débile !
-
Putain !
C’est pas une attaque terroriste mais un tremblement de terre.
-
Nan ?
-
Si !
-
Nan ?
Elle s’échauffait.
-
Ben
si ! Regardes, ça à ravagé les côtes d’une dizaine de pays.
-
Nan ?
-
T’es
chiant à la fin.
-
Et à
quelle heure c’est arrivé ?
-
Neuf
heures du matin… Oh, c’est pas vrai ! J’ai tellement mal dormi que j’en
avais oublié notre discussion.
-
Ben
voilà, c’est de ça que je voulais parler !
-
C’est
fou !
-
Ben
ouais, c’est pas mal ouf ! Combien de temps a mis la vague pour atteindre
les terres où elle a tué les gens ?
-
Attends
c’est compliqué… ben c’est variable.
-
C’est
pour ça qu’on a mal dormi. Pendant que tout ces gens mourraient… comment
veux-tu ne pas faire des cauchemars.
-
Ouais !
Et c’est les Américains qui ont déclenché le tremblement de terre en faisant
péter une bombe atomique ? Merci je connais tes histoires par cœur.
-
Mais
non ! Tu sais bien que c’est pas possible, puisque les tensions exercées
par la plus puissante des bombes, n’équivalent même pas au centième de la force
exercée par la lune sur la terre.
-
Ouais,
ouais… vas plutôt acheter à manger ! Il est déjà trois heures et on a
encore rien mangé.
À cet instant son téléphone sonna. Elle le décrocha avec réticence.
C’était ses deux potes de la veille qui n’en croyaient pas leurs yeux. Ils
parlaient super fort et, visiblement ça la saoulait. Elle leur répondit
sèchement de la laisser tranquille. Elle était pas d’humeur à supporter leur
excitation de drogués au nombre de victimes. Elle rajouta qu’elle en avait déjà
bien assez de vivre avec un paranoïaque qui apprenait le net par cœur. Sur ce
je m’en allais à moitié vexé, à moitié fier d’être pris pour quelqu’un d’assez
motivé pour tenter de retenir un exabyte.
Je rentrai du marché avec un poisson bleu rose, une poignée d’oignons
frais et un sac d’aubergines. Sonya m’attendait de pied ferme.
-
Mais
putain ça fait combien de temps que t’as pas fais l’amour avec une femme ?
-
Euh ?
Quoi ? Une femme ? Comment ça une femme ?
-
Ben
ouais, une femme !
-
Pas si
longtemps que ça pourquoi ?
-
T’es
rien qu’un sale pervers de merde, c’est tout !
-
Mais
de quoi tu parles ?
-
De ta
saloperie de manie de vouloir télécharger tout le porno de la terre et de me
pourrir ma connexion. Je peux même plus envoyer un mail avec tes
conneries ! Mais quand est ce que tu vas te décider à grandir ?
-
Attends,
super ! T’es bien placée pour parler. Avec ton air de rebelle de cour de
récré.
-
C’est
tellement minable que ça me tue d’entendre ça dans ta bouche.
-
Merci…
Elle me regardait avec tellement de haine que je faillis éclater de
rire. Il y avait toute la malveillance du monde dans son regard. Je ne pu le
soutenir très longtemps. Je décidai de me casser dans la cuisine pour préparer
à bouffer en espérant que ça ferait retomber la pression.
Elle était venue passer un mois à Hong Kong en espérant que ça allait
la calmer un peu. L’ambiance à New York lui était devenue insupportable. Depuis
qu’elle s’y était installée, ça n’avait été qu’une lente descente aux enfers.
Elle fumait de plus en plus de shit, dormait de moins en moins et pensait de
plus en plus à la mort. Elle avait fui la folie de la guerre en Palestine, pour
s’enterrer la tête dans des études de droit à Stockholm. Elle n’y trouva
qu’encore plus de merde. Elle se sentait devenir le pion d’une machine encore
plus répressive et injuste. A Gaza, on faisait encore semblant d’avoir un code
de l’honneur basé sur des discordes rationnelles, alors que pour elle le droit
était une sorte de guillotine déboussolée prête à couper la tête à tout ce qui
ne rentre pas dans le moule du capitalisme. Ça la faisait gerber ; son
travail lui filait tellement une sale tête, qu’elle n’arrivait plus à se
regarder dans son miroir. En plus de ça, si elle voulait éviter que cette
machine la décapite, elle devait rembourser le prêt délirant qu’elle avait fait
pour se payer ses études.
Mais ce qui me chagrinait le plus dans tout ça, c’est qu’elle en était
devenue asexuée. Soi-disant, elle était lesbienne à tendance troisième sexe.
C’est vrai que je l’avais déjà vue avec une nana. Mais au fond elle niait
complètement son potentiel de reproduction. Elle tenait un discours de petit
mec de quatorze ans. Mais elle en avait vingt neuf et surtout avait vu et fait
un sacré paquet de trucs. Elle m’avait jamais vraiment parlé de ce qui lui
était arrivé au cours de son service, mais ça l’avait assez secouée pour ne
plus jamais croire en l’être humain. Ça aussi, ça pouvait être interprété comme
de la flambe d’ado. Mais ce qui m’avait mis la puce à l’oreille, c’était que ce
fut la première personne que je rencontrais qui fumait du shit de cette
manière. C’était consciemment thérapeutique ; sans aucun remords et
assumant pleinement sa dépendance. Elle fumait de la même manière que les
grands malades qui passent leurs nuits à compter les secondes qui les séparent
de l’aube.
Elle était tellement sérieuse qu’elle me filait le cafard. Mais à la
fois elle m’intriguait énormément, c’était mon premier cas d’analyse de la
souffrance chez mes congénères. Elle souffrait en continu et du coup je pouvais
en tirer des conclusions. Ce n’était pas comme avec les autres gens qui avaient
des hauts et des bas, changeant d’état d’esprit dès que ça allait mieux. Elle
était vraiment glauque dès le premier contact. Elle donnait le ton tout de
suite et ne tendait aucun piège émotionnel. C’était du ” what
you see is what you get ”.
Je me souviens de notre premier échange. Elle venait de constater avec
effroi qu’il n’y avait plus de saké dans le frigo. Elle m’avait sorti un truc
du genre :
-
La vie
est tellement triste que je ne sais vivre que pour disparaître.
Je la fixais dans ses yeux brillants un petit moment et, je me disais
qu’elle respirait la vérité. Je m’étais senti tout de suite bien avec elle et
du coup je crois me souvenir que je lui avais répondu très spontanément quelque
chose comme :
-
Pour
dire ça, tu dois sacrément aimer les Hommes !
Ce qui la fis rigoler amèrement. De toute façon, elle ne pouvait rigoler
qu’amèrement.
Ça faisait un drôle d’effet aux gens pas habitués. Ils la prenaient un
peu pour une folle qui distille sa frustration à grand coup de provocation. Ils
n’avaient pas forcément tord. Mais ils avaient juste oublié que, fut un temps
nous étions tous fous. Et qu’en la prenant de haut, ils prenaient de haut tout
un pan de leur histoire. Ils perdaient le fil conducteur qui les reliait à
leurs ancêtres. Ils se rendaient orphelin en toute fierté. Et ça c’était le mal
le plus commun de notre génération. Inconsciemment, on voulait tous être
orphelin pour avoir le droit d’être triste. C’était une sorte de
caractéristique indispensable à toute âme cherchant à sortir de l’inconnu. Il
fallait au moins avoir mangé toute cette peine pour prétendre à un poil de considération.
Mais MOI, mes parents étaient morts pour de vrai. Et à cette époque
j’étais encore affecté par les idées que m’avait inspirées leur mort. J’avais
passé une bonne semaine à Sanaa à ne pas vraiment pouvoir y croire. Ce ne fut que
lorsque je rentrai en France et que je vis leurs corps inertes que je cédai à
une tristesse d’ordre physique. Je m’écroulai. La réalité devint parallèle à ce
que je m’étais imaginé. J’avais l’impression d’être dans un épisode de la
quatrième dimension. Cette sensation dura plusieurs mois.
Je m’identifiais à un électron libre sans noyau, pour qui tout était
devenu possible puisque je n’évoluais plus dans le même monde.
Mais tout cela n’avait pas été si terrible que ça finalement. Ils
m’avaient laissé un compte en banque plein à raz bord qui se vit amplement
réinjecté de quelques millions d’euros un an plus tard, lorsque ma dernière
grand-mère mourut de tristesse. Je n’avais plus de famille et j’étais blindé.
J’étais tellement libre que ça me rendait assez fou pour ne pas avoir besoin de
considération.
La
nuit s’échappait et le petit vieux fixait son mini téléviseur en remuant de la
patte. Je tirais sur la queue du pétard en m’imaginant à la place de ce mec, en
bas d’une cage d’escalier perdu au milieu de la nuit. Il devait voir des
fantômes à force de regarder dans le vide. Sa fierté et son courage s’êtaient
tellement pliés sous le poids de la solitude qu’il n’avait plus aucun mal à
dire :
-
Je
suis seul !
Moi, j’attendais d’en voir des fantômes. Je m’étais toujours préparer
à voir un truc de ce genre. Quelque chose qui me ferait vraiment sursauter et
qui me ferait remettre en question tout ce que je pensais savoir. A force
d’entendre ce genre d’histoire, je me disais que ça devait bien exister. Non
pas qu’il y ait une réalité derrière l’existence de ces spectres, mais tout
simplement que nos sens soient assez foireux pour nous faire voir des choses là
où il n’y avait rien. Le pire c’était qu’au final, personne ne serait jamais là
pour juger et, nous étions libres de choisir de penser qu’il y avait eu quelque
chose. Je me disais qu’avec ma mauvaise fois intellectuelle, le jour où je
verrai un truc de ce genre, je laisserai tout de suite de côté mon attirail de
rationaliste, pour me précipiter vers l’occultisme.
Je m’attendais donc à tout moment de voir une tête livide aux yeux
sans fond me regarder fixement. Il fallait que cela m’arrive à un moment où je
relâcherais ma garde. Genre lorsque que je me retournais dans mon lit, dans une
foule grouillante ou dans l’obscurité, là où l’on imagine que tout est
possible. Et alors je grincerais des dents en pensant que tout était faux.
Le péte était fini et ça m’avait donné envie d’en rouler un nouveau.
Mais je n’avais plus assez de force pour retourner dans le salon. Alors je me
fis une raison et continuai à mater dehors. Je scrutais les buildings mitoyens.
Ils devaient faire quasiment une trentaine d’étages chacun. Du coup ils me
bouchaient complètement la vue sur la mer. Dépité, je me disais que je devais
bien pouvoir glaner un peu de vie au milieu de ce carré de trente sur vingt.
Sur ces six cents appartements, il devait bien y en avoir un où il se passait
quelque chose d’intéressant ; une femme nue, un meurtre ou alors seulement
une engueulade. Je ne savais pas trop ce que je voulais, mais je voulais avoir
un peu d’intrigue.
Enfin si, je savais ce que je voulais. Sonya avait raison, ça faisait trop longtemps que je n’avais pas baisé,
pour que cela n’en devienne pas louche.
Ma dernière histoire remontait à cette furie de philippino que j’avais
rencontré en fermeture de bar. Tout était de ma faute, c’était moi qui avais
été la chercher. Mais cette malade m’avait gravement pété un boulon dans les
pattes. Elle venait d’arrêter sa cure de methamphetamines qui avait duré une
dizaine d’année. Après avoir obtenu un diplôme de chirurgie, elle avait été
entraîneuse et ne pouvait plus vraiment tenir le rythme sans en prendre. Ça lui
permettait d’être bavarde. Malheureusement, maintenant elle avait trente six
ans et sentait que ça ne pouvait pas durer. Par dessus le marché, il fallait
qu’elle s’occupe financièrement de son môme qui était resté aux Philippines.
Elle me disait souvent des trucs du genre.
-
You know I cannot continue to live like this!
-
Yes I know! I can tell. You need to calm down and start to build
something…
-
It’s because THEY are trying to manipulate me! What do they want?
-
You need to build something you can really rely on. And you should stop
thinking some people want to mess up your life!
-
So you think it’s a joke? Do you think it’s funny? What do you know
about Kate? And all those
colors?
-
I don’t know… sorry I have no clue!
-
What do you mean? You don’t believe me? You don’t know I’ve been over
exposed? Do you think I’m
crazy?
-
No …
no.
-
I’m not crazy! THEY want to make me feel crazy! And THEY want everybody
to think I’m crazy! Are you
listening to me?
Parler avec elle était une véritable torture. Elle se sentait
perpétuellement persécutée par des forces obscures qui complotaient dans
l’ombre de la frange de réalité qu’elle arrivait encore à percevoir. Elle
déformait tout et le rendait hostile. Mais voilà le problème, c’était une
véritable bombe atomique au pieu. J’hallucinais complément. Elle était douce et
elle pouvait encaisser comme une malade, non stop. Lorsque mon envie n’était
qu’une ébauche de désir, elle savait épicer la sauce avec l’un de ses nombreux
ingrédients. Je finissais toujours mes journées avec elle sur les rotules. Et
même comme ça, elle arrivait encore à me faire bander.
Tout ça ressemblait étrangement à une méthode utilisée par les
services de renseignement les plus vicelards. Elle ruinait ma libido, mon
énergie physique et, en parallèle, elle m’épuisait la conscience en voulant
m’intéresser à ses histoires de paranoïaques. Car là il s’agissait vraiment de
paranoïa. Non pas du mot utilisé à tout bout de champ pour parler d’un peu de
méfiance, mais de sa définition clinique. Cette nana était vraiment malade.
Elle me faisait des vraies crises de schizophrénie aiguës à tendance paranoïde.
Et être témoin de ça en live, c’était sacrément épuisant. Ca fusait de partout,
c’était incontrôlable, ça ressemblait à une tête de méduse.
Il fallait que je me fasse une raison. Plus je traînerais avec elle,
plus elle déteindrait sur moi et, plus elle me contaminerait de son cerveau muté.
Il y avait dans son crâne d’aliénée assez de germe de folie pour contaminer un
régiment de puceaux. Et je ne m’y étais jamais préparé moi, à autant de
virulence. J’avais toujours fait confiance à mon système de défense
automatique. D’où une histoire de cul pouvait aboutir à autant de danger ?
On ne m’avait pas appris ça à l’école.
Et pourtant si, on me l’avait appris, on me l’avait même répété, on me
l’avait craché au visage des milliers de fois. Depuis que j’étais tout petit,
mes multiples pères n’aimaient jamais les amis que je leur présentais. Ils y
décelaient toujours un truc qui n’allait pas. Moi, je m’obstinais et je
finissais par méticuleusement ranger tout ce qu’ils considéraient comme
dangereux dans mon étalage de vertus de secours.
Et voilà, finalement j’avais fini par rencontrer le grand méchant
loup. Je décidai alors sciemment de faire comme on me l’avait appris. Je devais
couper les liens de façon radicale, sans état de conscience. Je n’avais jamais
soi-disant eu les couilles de plaquer une seule fille de ma vie, car j’avais un
bouquin de milles pages de raisons de ne pas me comporter ainsi. Mais là je ne
pouvais plus l’utiliser. Il fallait absolument que je mette fin à cette
contamination.
Pas facile de décrocher, il y avait d’abord eu l’abstinence, puis ses
crises sporadiques de violence. Elle venait cogner à la porte de l’appart à 4
heures du mat. Elle sonnait, elle se plaignait, elle chialait. Puis elle
retournait dans la rue en hurlant mon nom à la mort. Bien sûr ça ne me laissait
pas de marbre. Ça me rongeait de l’intérieur cette âme errante qui ne trouvait
plus personne à hanter.
Finalement j’avais utilisé cette histoire comme un archétype des
relations entre homme et femme. Je l’avais érigé en exemple pour toutes mes
futurs rencontres. Si je savais bien que ça ne serait pas comme ça tout le
temps, il y aurait toujours moyen de tirer des liens avec ce cas d’analyse. Il
serait ma malédiction sentimentale et ce serait pour cela que je n’irai jamais
bien loin avec autrui. Il fallait que je me fasse une raison, cette furie
m’avait appris la solitude.
Et maintenant que Sonya était là, je pouvais mettre une croix sur tout
espoir de retrouver quelqu’un. La relation que j’entretenais avec elle rendait
tout le monde tellement jaloux. Moi ça me dégoûtait. Ils pensaient tous qu’on
était deux gros frustrés qui n’osait pas se mettre ensemble. Comme si un homme
et une femme ne pouvaient pas faire autre chose que de se grimper dessus ? Bien
sur que ça m’était passé par la tête de temps en temps. Elle était plutôt jolie
avec sa tête de garçon triste, avec de grands yeux, sa peau et ses cheveux
parfaits. Mais à quoi cela servirait ? Elle était lesbienne et, moi, je
m’affichais comme de la race des gros salops qui la confortaient dans les
bienfaits de sa sexualité.
Je lui avais offert l’hospitalité de mon cœur et maintenant qu’elle
habitait chez moi, je ne risquais pas de la virer. Elle pouvait en toute
innocence y rester tant qu’elle le voudrait.
Je
me décidai finalement à aller me rouler un nouveau calumet. Je fouillai dans le
bordel de la table basse du salon pour trouver le matériel adéquat. Il y avait
des boites de pâtés qui dégazaient du couvercle, une dangereuse assiette avec
une pastille de smack éventrée, des filtres partout, des piles, des dizaines de
briquets, des boites de conditionnement de bouffe chinoise, un sachet de coke,
des cendriers qui débordaient, des bouteilles de bière, une bouteille géante de
soy sauce japonaise, des verres à saké et des OCB bien planquées dans toute
cette merde. Si je n’avais pas ces femmes de ménage qui venaient éradiquer ce
foutoir une fois par semaine, je me serais pris pour un junkie qui ne gérait
plus rien du tout.
Mais tout ça ne me découragea pas dans mon entreprise. Je fus tenté de
me mettre une petite vidéo porno fraîchement péchée en fond visuel, mais je me
ravisai en pensant aux paroles de Sonya. Il fallait absolument que je me calme
avec ces vidéos ou je finirais par me transformer en mutant libidineux à bite
tordue.
Le stick roulé, je m’enfonçai dans le canapé en me délectant du calme
régnant dans cette pièce.
Quelques jours auparavant, c’était une autre histoire. J’étais allé
traîner la patte à un dîner de nouvel an avec Iro mon collègue chez Uniform. Il
s’était retrouvé seul ce soir là, car sa femme n’avait pas encore emménagé avec
lui. On avait mangé du canard qui pue au champagne dans un restaurant
indonésien. Iro parlait parfaitement français et du coup ça simplifiait
énormément la conversation. Il n’y a rien de pire qu’un japonais qui ne parle
pas bien anglais. Ils sont déjà si compliqués à comprendre, que s’il fallait
rajouter une dimension linguistique, on nagerait vite dans le surréalisme. A la
fois, n’était-ce pas la meilleure façon de décrire le réel que de le faire
partir dans sa dimension surélevée ?
Iro était de bonne humeur, mais je n’en menais pas large. Je n’en
menais jamais large à ce genre d’occasion. J’étais un vrai rabat-joie.
-
Maxime,
tu connais des blagues ?
-
Non j’aime
pas trop les blagues en fait…
-
Connais-tu
la blague des vaches ?
-
Euh, non…
je connais pas de blagues…
-
Alors,
l’idée c’est que t’as deux vaches dans diffélents systèmes. D’abord le
socialisme : T’as do vaches. Tes voisins t’aident à t’en occuper et vous vous
paltagez le lait.
-
Mouais…
-
Communisme : T’as do vaches.
-
Oui,
oui je sais que j’ai deux vaches…
-
Le gouvelnement te plend les do et te foulnit en lait.
-
Ouais…
-
Fascisme : T’as do vaches. Le gouvelnement te plend
les do et te vend le lait.
-
Mffff…
-
Nazisme : T’as do vaches. Le gouvernement te plend la
vache blonde et abat la blune.
-
Mffff… ah, ça le nazisme ça fait toujours bien rire !
-
Dictature ! T’as deux vaches ! Les miliciens les
confisquent et te fusillent. Féodalisme : T’as deux vaches. Le seigneul
s'arrroge la moitié du lait.
-
S’arroger ?
-
Monopolise … Démocratie : T’as do vaches. Un
vote décide à qui appaltient le lait.
-
Arrêtes de dire t’as do vaches !
-
Démocratie de Singapour : T’as do vaches. Vous écopez
d'une amende pour détention de bétail en appartement.
-
Clair !
-
Anarchie : T’as do vaches. Tu les laisses se tlaile
en autogestion.
-
Mouais…
-
Capitalisme : T’as do vaches. T’en vends une et, tu
t’achètes un tauleau pour faile des petits.
-
T’en as beaucoup comme ça ?
Au même moment le compte à rebours avait commencé dans le restaurant.
Et ça hurlait de partout dans la rue. Je n’arrivais pas à m’enlever de la tête
que j’aurai du être à cette soirée avec Sonya chez les banquières de chez JP
Morgan. Certes, il y aurait eu bloomberg en boucle sur un plasma géant, mais au
moins ça aurait été un peu moins antisocial comme cadre. Parce que là je me
sentais un peu bloqué, entre ses vues d’esprits interminables et tous ces gens
qui s’apprêtaient à se sauter dessus.
Lorsque que c’était fini et qu’on était en 2005, Iro ne lâcha pas
l’affaire. Je regardais nerveusement autour de moi, de peur que quelqu’un me
saute dessus en débordant de joie. Je n’aurais pas réussi à gérer. Heureusement
cela ne passa dans la tête de personne et je pouvais de nouveau écouter ce
qu’il me racontait.
-
Capitalisme de HongKong : Tu as do vaches.
-
Deux !
Putain deux …
-
Tu en vends tlois à ta société cotée en boulse en
utilisant des lettles de cléance ouveltes pal ton beau-frèle auplès de ta
banque. Puis tu fais un "échange de dettes contle palticipation",
assolti d'une offle publique et, tu lécupèles quatle vaches dans l'opélation
tout bénéficiant d'un abattement fiscal pour entletien de cinq vaches. Les
dloits sur le lait de six vaches sont alols tlansfélés par un intelmédiaire
panaméen sur le compte d'une société des îles Caïman, détenue clandestinement
par un actionnaile qui levend à ta société cotée les dloits sul le lait de sept
vaches. Au lappolt de la dite société figulent huit luminants, avec option
d'achat sur une bête supplémentaile. Entle temps tu abats les deux vaches palce
que leul holoscope est défavolable.
-
Pas mal, mais j’avais entendu la même avec Enron…
-
Je cloyais que tu ne connaissais pas de blagues ?
-
C’est vrai qu’ils sont vraiment graves les gens ici !
Ils sont même complètement fous.
-
Non je ne pense pas qu’ils soient fous, mais juste inglats.
Ils ont peldu le lien avec ce qui les à lendu aussi puissant financièlement.
Ils pensent que c’est palce qu’ils ont économisé comme des chiens.
-
Tu veux parler des anglais ? C’est grâce à eux que
cette ville est devenue aussi prospère et ça n’a rien à voir avec le trip des
chinois.
-
C’est évident, les chinois ont juste obéi, aplès s’êtle
bien fait avoil.
-
Ben c’est déjà pas mal… Si tu compares avec l’Egypte et
finalement la majorité de leurs anciennes colonies qui ont complètement régressé
quand ils se sont cassés.
-
Les chinois
sont beaucoup tlop malléables. Ils sont mous et palesseux et du coup, ils ne
complennent jamais ce qu’il se passe. C’est poulquoi les anglais ont aussi bien
léussi leul coup ici. Ils sont comme des lobots que l’on a bien lemontés. Ils
vont encore bien malché comme ça pendant un petit moment, mais si l’envilonnement
change ils ne selont plus bons à lien en quelques années. Et alols quelqu’un leviendla
se selvil de ce glos gâteau.
-
Ouais
enfin dans ce cas là, l’Asie en général c’est un gros gâteau pour le monde
occidental. Et tu me fous les boules, j’ai l’impression que d’une minute à
l’autre tu vas te mettre à me dire que dans pas longtemps vous allez les
envahir.
-
Ah ah!
Et tu connais le capitalisme eulopéen ?
-
Non…
je m’attends au pire.
-
On te subventionne la plemière année pour acheter une
tloisième vache. On fixe des quotas la deuxième année et tu payes une amende
pour sulproduction. On te donne une plime la tloisième année pour abattle la
tloisième vache.
-
Et ça serait quoi le capitalisme japonais ? T’as deux
vaches, tu les transformes pour qu’elles prennent dix fois moins de place et
qu’elles produisent 10 fois plus de lait ?
-
Oui, et tu en plofites pour créer une ligne de produit
pour enfant appeler cowkimon…
-
Vachémon !
-
Non, c’est pas esthétique, Cowkimon c’est mieux.
Je ne s’avais pas comment il pouvait retenir autant
de truc. J’avais toujours pensé avoir une grosse mémoire de curieux. Mais ce
petit mec me la coupait. Il retenait tout du premier coup. C’était assez
flippant. Il suffisait de lui demander s’il se souvenait de ce que je lui avais
dit à telle occasion, pour qu’il le ressorte texto. Je me demandais bien s’il
pouvait remonter comme ça jusqu’à sa naissance. Ce petit malin prétendait que
non.
La serveuse me faisait chier avec ses airs de « ben faut s’amuser, c’est pas tous les jours
le nouvel an ! ». Ça devait lui faire plaisir de voir qu’il ne
suffisait pas d’être en vacances pour s’amuser. Et j’en avais raz le bol de
tous ces gens qui me forçaient à être cool. Si je ne voulais pas l’être, c’était
quand même un droit inaliénable. Qu’est ce que c’était que cette nouvelle forme
de terreur ? Le pire c’était qu’ils étaient les derniers à l’être, cool. Ce
qu’ils attendaient, c’était juste que les autres le soient pour qu’ils puissent
se distraire du spectacle qu’offrait leur joie. Je n’écoutais donc ce genre de
conseil que s’il venait effectivement de quelqu’un qui savait plaisanter. Mais
ce genre de personnes ne se risquait jamais à faire de telles remarques car elles
savaient aussi se taire.
Lorsque le quota de temps à passer ensemble pour
faire semblant que j’étais sociable fut atteint, il était une heure du matin et
des jeunes anglo-saxons se roulaient des pelles de partout en hurlant ” happy new year ! ”. Une grande
blonde toute bourrée avec une Foster à la main tenta subrepticement de
m’embrasser. Iro mâtait comme un fou et se demandait pourquoi il n’y avait pas
autant de rassemblements de blancs à Tokyo.
Nous évitâmes méticuleusement tous les foyers de
joie et d’exubérance en avançant dans Lockheart Road. Je sentais bien que ça
l’arrangeait aussi, car il n’était pas du tout du genre à extérioriser. Il
fallait qu’il soit bien bourré pour commencer à délirer.
Je décidai qu’il était temps de faire quelque chose
de cette soirée. La serveuse avait raison, ce n’était pas nouvel an tous les
jours. Alors que faisait-on lorsqu’on pouvait justifier sa bonne conscience en se
disant qu’on ne le fera pas tous les jours ?
Il fallait se droguer. Je décidais de passer le cap
et d’aller voir les espèces de déchets dégénérés sous méthadone qui hantaient
les soubassements de la passerelle. Cette bande de rats décharnés devait
sûrement avoir de quoi passer un joyeux réveillon. Certes, c’était dur à
imaginer lorsqu’on voyait leurs regards déshumanisés, à coté des panneaux
publicitaires contre la fièvre aphteuse et l’encéphalite spongiforme. Il
fallait imaginer un temps reculé où ces mammifères avaient eux aussi été doués
de raison et que la dope qui les avait mis dans cet état devait être sacrément
bonne. On ne se transformait pas en mort vivant pour du café et des clopes. Ou
alors si, mais il fallait être japonais.
Lorsque je m’approchai d’eux, un petit mec avec un
béret en jean vint à ma rencontre. Il me regardait comme si il faisait un de
ces mauvais rêves où tout devient exaltant sans raison. Je tentai de lui
parler, mais il ne comprenait rien à ce que je lui disais. Il me répétait juste
le prix du deal : ”three hundred,
three hundred ”. Iro me glissait que c’était trop cher, que je devais me
méfier. Je tentai de négocier et de savoir ce que c’était, mais il n’y avait
pas moyen. Je lui proposai un petit : ”Is
it smack ? ”, auquel le zombie répondit mécaniquement par
l’affirmative. Je lui donnai un billet de cent. Il faisait mine qu’il voulait
le reste, mais Iro ne décampait pas. Il ne voulait pas qu’on se fasse avoir par
un rat d’égout. Alors je lui allongeai le deuxième billet en répétant que maintenant
je voulais voir la came. Le mulot céda et sortit un sachet rose de son nez. Au
même moment je lui tendis le dernier billet et nous déguerpîmes sur-le-champ.
On hallucinait complément. D’où est-ce qu’on
pouvait se mettre des machins pareils dans le nez. Iro était persuadé que
c’était un tour de magie. Moi je n’en avais aucune idée, tout ce que je savais,
c’était que ce mec était capable de faire des trucs vraiment bizarres.
Peut-être synthétisait-il lui-même sa drogue avec ses sinus.
Nous passâmes ensuite devant un groupe de chattes
de gouttières qui semblaient visiblement intriguer Iro. Il les dévisageait avec
un intérêt non dissimulé.
J’avais déjà discuté avec elles. Elles étaient très
charmantes et avaient beaucoup d’humour. Je décidai que quitte à se droguer
avec un truc sorti du nez d’une goule purulente, on pouvait bien pousser un
petit peu plus loin dans le grotesque. Je ne savais pas si Iro réalisait
vraiment que les petites étaient des transsexuels. Il y en avait une qui ne
faisait aucun doute, mais les deux autres étaient vraiment parfaites.
-
Hello guys! Buy one get one free!
-
Alors Iro ? On se fait un petit extra ?
-
Wosh…
-
Vous êtes français ?
-
Bonsoir ! Oui je suis français.
-
J’ai étudié le Français à l’université en Malaisie. Je
parle un petit peu.
-
Salut, je suis japonais. How much is it ?
-
One thousand darling.
-
C’est pas cher ! For how long ?
-
Deux heures…
-
Can we fuck you together
-
Well… maybe yes, maybe no…
-
Ça te dit ?
-
Mouais, mais seulement avec la plus mignonne.
-
Bon ben c’est bon alors moi je prends l’autre.
-
Ok guys! You come to our room.
It’s nice you’ll see.
J’hallucinais totale. Ce gars n’en avait rien faire
de se taper des mecs retravaillés au bistouri. Il était marié et, même si
j’avais grillé que c’était un bon lascar, je n’avais jamais imaginé qu’il
pouvait partir autant en couille. Il avait tout de suite pris les devants et ne
s’était pas dégonflé pour un sou. Je ne savais pas trop où on allait comme ça.
Comment allais-je gérer une fois le moment propice arrivé ? En plus il
voulait se faire un truc bien compliqué à plusieurs. Et moi qui n’avais pas
joui depuis si longtemps, j’allais être ridicule à me faire dans le boxer au
premier frotti-frotta.
Je n’avais plus mon mot à dire. J’avais lancé la
machine par curiosité et, elle était partie à tombeau ouvert, filant vers leur
hôtel sans se soucier de mes arrières pensés.
Leur lit d’amour s’averra être un trou à pute
glauque, tenu par un chinois en marcel, qui se branlait avec salacité devant
une vidéo porno zoophile. Iro proposa avec force de bouger rapidement et
d’aller chez moi en prétextant que je lui avais vanté les mérites de mon lit
super king size. Nous déguerpîmes sans trop de remords.
Dans la cage d’escalier, les princesses traînaient
la patte en hallucinant que l’on puisse habiter au quatrième sans ascenseur.
Elles soufflaient leurs vingt ans en me maudissant.
Soudainement, elles voulaient savoir si on prenait
de la coke. Iro était tout sourire. Il ne lâcha pas le morceau et leur demanda
si elles pouvaient en avoir. La plus jolie sourit et lui demanda s’il avait
deux milles dollars. J’avertis Iro que c’était un peu trop cher quand même.
Mais il ne décramponna pas l’affaire. Elle le rassura en lui expliquant que
c’était vraiment de la bonne qualité qui venait du Niger. Iro tomba
consciemment dans le panneau et lança la commande. Je devais avouer que j’étais
pas contre du tout. Finalement c’était plus sain que le substrat radioactif
rose que j’avais dans la poche.
Nous étions à peine arrivé dans l’appartement,
qu’il emballa la plus grande sur le canapé. Je restai planté un petit moment à
les observer se rouler des pelles, pendant que l’autre se baladait dans le
couloir en admirant ma collection de peintures bollywoodiennes.
Je commençais les hostilités en préparant une
petite pipe avec du papier d’alu pour allumer le smack.
Pendant ce temps, Iro se faisait déjà pomper
bruyamment par la grande au regard vide et ma mignonne me caressait
langoureusement le dos, puis l’entrejambe. C’était vraiment obscène comme
tableau et je bandais déjà comme une vierge.
Fier de moi, je contemplais mon œuvre métallique
sous tous les angles en pensant à Sonya. Elle allait peut être rentrer et ça
serait pas super joli si elle nous surprenait comme ça, complément camés avec
des trans. Je devais lutter ferme pour pas qu’on me déboutonne le pantalon
pendant que j’inaugurais la pipe.
L’effet de l’opiacé fut immédiat. Je ne pensais
plus qu’à moi. J’en avais tout de suite plus rien à foutre de Sonya et d’avoir
l’air con devant ces trois excités. J’avais envie de chier et c’était tout ce
qui comptait. Je pris le matériel nécessaire pour aller me rouler un joint aux
chiottes en paix avec moi-même.
Lorsque je revins, ils n’avaient visiblement pas
touché à ma pipe, ils avaient migré dans ma chambre. Mon odorat affûté par le
substrat détectait une odeur trop âcre qui émanait
derrière la surdose de parfum.
J’entrebâillai la porte pour voir ce qu’ils
fabriquaient. Je m’attendais à voir Iro en train de se faire prendre par la
grande folasse. Mais cela aurait été impossible puisque aucune d’elles n’avait
de bite. Je finissais par me demander si je n’avais pas rêvé et si ce n’était
pas des vraies filles. J’avais déjà eu ce sentiment lorsque j’avais maté leurs
mains. Normalement c’est ce qui les trompe. Mais là, j’avais été éberlué de
constater qu’elles avaient des petites mains toutes fragiles.
Toujours était-il, qu’ils étaient bien affairés et
qu’ils ne remarquèrent même pas ma présence. Iro se déchaînait dans la chatte
de ma préférée, pendant que la grande le masturbait à chaque fois qu’il
ressortait d’elle. Accessoirement, elle se mettait un petit gode dans le cul.
Ils bramaient une sérénade de lubricité.
Malgré l’héroïne, j’avais grave la gaule. Ils
poussaient des vrais cris d’animaux, en cinglant sévère. Je me trémoussais dans
le canapé en consultant ma boite vocale. J’avais laissé mon téléphone en
partant au restaurant et, du coup, j’avais loupé sept appels ; les sept
démons de ma conscience.
Il y avait tout d’abord cette fille thaïe que
j’avais rencontrée au restaurant et qui m’avait sauté dessus pour, soi-disant,
me masser. Elle était toute seule et se morfondait.
Ensuite il y avait le Népali à qui j’avais commandé
de l’ice. Il était passé avant minuit et me prévenait qu’il allait réessayer
dans deux heures. Il y avait Coralie et ma tante qui me souhaitaient la bonne
année. L’entraîneuse philippino qui me traitait de connard et qui m’expliquait
à quel point elle était contente que je ne sois plus dans sa vie. Le président
d’Uniform qui avait envoyé ses vœux téléphoniques automatiquement dés la
première minute de l’année. Et pour finir Sonya hilare, qui s’énervait en me
traitant de ”tête d’éparpillé”. Elle voulait savoir si on avait finalement
réussi à trouver de la dope et dans le doute elle allait en ramener plein.
Je décidai de rappeler la thaï, pour l’inviter et
qu’elle arrête de déprimer toute seule. J’eus un peu de mal à la convaincre
après qu’elle eut entendu les cris de jouissance en fond sonore. Apres
négociation, je finis par lui promettre que je lui payerais le taxi si elle
venait.
Lorsque je raccrochai, la serrure de la porte
principale cliqueta. Je m’attendais à voir la police ou bien Steve Austin. Mais,
à mon grand réconfort, c’était Sonya.
Elle n’était pas toute seule. C’était une Sonya
accompagnée. Attention, mademoiselle n’avait pas perdu de temps. A peine une
semaine et, déjà, elle avait ses petits réseaux, ses petites soirées où l’on
ramassait des perles.
Over-maquillée, toute de noir vêtue, le gibier
avait l’air d’être une goth. Un peu comme Sonya au final, mais en beaucoup plus
stylée et avec beaucoup plus de sensualité. Elle ne me dît même pas bonjour. Je
devais avoir une sale gueule ou alors elle était un peu stressée par les cris
qui ne cessaient de s’échapper de la chambre. Je ne savais pas ce que Sonya
avait pu lui raconter, mais elle avait l’air d’être carrément speed ; sur
la défensive. Elle n’allait pas me faire ni de cadeau, ni même de concession.
Ça se lisait dans ses yeux.
Elle n’avait pas encore parlé que j’avais déjà
senti qu’elle était française. Ça ne m’était jamais arrivé de faire autant de
facéties de contact visuel avec d’autres nationalités que les français. Entre
nous, on avait notre propre jargon et il était très vite mal interprété par d’autres
cultures. Non, le langage du corps n’est pas quelque chose d’universel.
Sonya me remballa direct en me demandant pourquoi
j’avais encore oublié mon portable. D’un geste magistral, elle me jeta deux
sachets de coke à la figure. Mes réflexes étant au plus bas, je n’eus pas le
temps de les éviter. Cela fit beaucoup rire sa copine qui dévoila finalement sa
nationalité en sortant un « mort
de rire », accompagné d’un rire aristocratique bien de chez nous. Il
fallait que je m’y fasse, elles avaient dû se monter la tête toutes les deux et
j’allai passer un sale quart d’heure entre leurs griffes de petites filles
excitées.
-
Nan mais tu t’es regardé, franchement ?
-
Hein quoi, qu’est ce que j’ai encore ?
-
Ben t’es une vrai loque ! T’as l’air d’être
complètement défoncé et t’es tout seul pour le nouvel an. Je veux bien le tripe
glauque, mais là t’atteins des sommets de décadence.
-
O, hey… tranquille !
-
Et c’est quoi ce truc dégueulasse qui tourne sur le PC de
ta chambre ? Tu pourrais au moins faire semblant d’être discret…
La goth ne me laissa aucun répit et m’enchaîna
direct.
-
Il est à fond sur le porno ton pote ?
-
Pff… ne m’en parle pas…
-
Ouais mais j’arrête. C’est pour ça, pour me désintoxiquer
je garde que le son pendant une semaine. J’y vais progressivement… Nan, nan. En
fait, c’est pas un film, c’est mon collègue japonais qui tripe…
-
Hein ? Quoi ? T’as ramené ton collègue japonais
et sa femme ?
-
Nan, nan, sa femme n’est pas encore là…
-
Mais il est pas avec une femme ? C’est que des mecs
non ?
-
Ben ouais je crois bien. Quand on les voit, on a du mal à
dire… mais c’est vrai qu’elles ont quand même des voix bizarres.
-
Elles ? Comment ça ”elles” ?
-
Ben je sais pas. Ils
ressemblent tellement à des meufs que je trouve ça assez normal de dire ”elles”… non ?
-
Ben on sait pas… on a pas vu les morceaux.
-
O mon dieu… Ton collègue est en train de ce taper des
transsexuels pour commencer la nouvelle année ?
Je bataillai un bon moment avec elles. En faisant
preuve de ma pire mauvaise foi pour détourner les sujets de conversation et
qu’elles se calment un peu. Sonya n’en démordait pas, elle avait la haine
contre moi. Elle ne voulait pas digérer l’appel dans le vent. Tout cela étant
hautement aggravé par les regards que je jetais à sa copine.
Elle s’appelait Prune et avait de très, très jolis
yeux verts de chat. J’étais tout simplement subjugué par son regard. J’avais
beau me dire d’arrêter de la fixer, je ne tenais jamais bien longtemps. Elle
cessa les hostilités en se rapprochant gracieusement de moi pour se saisir d’un
sachet de coke. Elle en vida une grosse quantité sur sa cuisse, qu’elle sépara
en trois lignes parfaitement égales.
Sonya se fit un plaisir de prendre la première,
puis de m’inviter dédaigneusement à la suivre. Prune se pencha de toute sa
félinité pour finir en s’en mettant symétriquement dans chaque narine.
Apres un petit blanc d’accalmie, je savais qu’elles
allaient de nouveau enchaîner sur moi. J’aurais peut-être dû rejoindre Iro
quand j’en avais encore le temps. Ou alors aimais-je ça, finalement, de me
faire enflammer par ces sorcières ?
Prune revint à la charge.
-
Ben tu vois en voyant ton pote je me dis que c’est quand
même la classe d’être lesbienne. Regarde le avec ses gros yeux globuleux de
chien battu qui veut un os.
-
J’ai pas des yeux globuleux…
-
Mon pauvre si tu te voyais ! Je sais pas si t’es
comme ça tous les jours, mais si c’est le cas, c’est pas gagné… Si tu crois un
seul instant que tu m’intéresses, faut vraiment que t’arrêtes la came. Finalement
si, tu m’intéresses, comme rat de laboratoire. J’aimerai bien faire des
expériences.
-
Ben vas-y, te gènes pas !
-
Non pas maintenant mais ne t’inquiètes pas je prendrai ta
carte.
Sonya me connaissait assez pour savoir remettre la
bonne couche au bon moment.
-
Tu sais quoi, ce trou du cul m’a fait un plan terrible à
Stockholm. J’avais une copine straight qui était en pleine rupture après six
ans de relation avec son copain qui l’avait faite venir de Californie. En plus
de ça, la pauvre venait de voir son père et sa meilleure copine mourir d’un
cancer. Elle avait trop besoin de réconfort et il n’a même pas réussi à se la
ramener.
-
Nan mais putain, tu vas pas remettre ça sur le
tapis ! J’étais avec Carina et encore beaucoup trop sous l’influence de
Coralie. Qu’est ce que tu voulais que je fasse ? J’étais complètement
bloqué dans mon cerveau. Du fromage blanc, plus moyen de penser à quoi que ce
soit… Et s’il te plaît, me remets pas d’histoire de cancer sur le tapis !
-
Je remets ce que je veux sur le tapis ! Non, mais tu
sais de quoi il parle quant il parle de l’influence de Coralie. Cet attardé n’a
rien trouvé de mieux pour tenter de la ramener sous ses ordres que de lui faire
croire qu’il voulait vraiment avoir un enfant.
-
Mais je voulais vraiment en avoir un !
-
Pathétique ! Ton pote c’est vraiment une lavette.
Maintenant on devient lesbienne non pas parce que les hommes sont des machos,
mais parce que c’est des grosses feignasses incapable de penser à quoi que ce
soit à par eux-mêmes. Aucune volonté et encore moins d’action. Franchement ça
me fout les boules de voir où on en est arrivé. Mais putain ça vous dit quelque
chose la demi-mesure ?
-
Ben c’est assez facile de nous faire endosser toute la
responsabilité…
J’attendais un peu, histoire de voir si j’avais
marqué un point avec un retournement aussi simple. Mais Prune était beaucoup
plus futée que ce à quoi j’étais habitué.
-
Tu m’étonnes que c’est facile ! Vous seriez vraiment
en colère contre quelque chose, que vous ne seriez même pas capable de vous
lever le cul de votre chaise. Vous êtes devenus une bande de chiens avilis,
prêts à tout pour recevoir un petit peu de considération de vos supérieurs.
Vous ne savez même plus être méchant, vous êtes juste devenu des légumes
dangereux ; de la mauvaise herbe tout au plus. Et pourquoi ? Parce
que vous comprenez plus rien à votre queue. Vous ne pensez plus qu’à vous taper
des petites pépés complètement débilos, qui vous donnerons un semblant
d’impression que vous avez retrouvé un peu de votre virilité… Je pourrais en
parler pendant des heures, mais tu m’as l’air d’avoir tellement de marshmallow
dans le crâne que je n’ai pas envi de perdre plus mon temps avec toi…
-
Eh, ben… T’as un peu la rage quand même ?
-
Ben un peu que ça me fout les boules. Tu crois que ça
m’amuse de voir vos gueules de mort-vivants. Tu crois que je me rabats sur les
femmes parce que je suis déréglée ?
Oops, dommage collatérale et pas de parcours sans
faute pour mademoiselle Prune. Elle venait de dégommer Sonya pour mieux
m’anéantir, ce qui ne manqua pas de la sortir de son mode « je ne fais rien parce que t’as vu ma copine,
elle parle mieux français que moi et du coup elle te remonte bien tes petites
bretelles ».
-
C’est sympa ton ”je
me rabats ”…
-
Arrêtes, tu sais très bien de quoi je parle.
-
Bof, pas vraiment… C’est typiquement français de faire une
différence aussi caricaturale entre les hommes et les femmes. On fait tout
aussi partie de ce que tu cherches à condamner.
Soudain Iro débarqua en caleçon dans le salon avec
des marques de griffures et de suçons partout sur le corps. Il pris une clope
dans le paquet des filles, puis se posa en soufflant dans le canapé libre.
Elles hallucinaient. Mais lui il en avait rien à
foutre, il était visiblement ailleurs. Lorsqu’il se rendit compte qu’il n’était
pas tout seul, il les salua poliment et se replongea aussitôt dans ses pensés
sans attendre la réponse qui ne vint jamais.
L’ambiance était au plus bas et tout le monde
décida de s’allumer une clope.
Le temps ne voulait pas passer et personne ne
cherchait à lever le silence ponctué de bruits très malsains provenant de la
salle de bain. Et ceci, jusqu’à ce que mon téléphone sonne. C’était la thaïe
qui venait d’arriver et qui voulait que je descende pour payer le taxi.
Lorsque j’arrivai en bas,
elle attendait sagement comme une grande dame que je vienne lui ouvrir la porte
et tout le tralala.
Dans les escaliers je décidai de la chauffer un peu
en lui caressant le cul. Histoire de la mettre un peu en émois avant la claque
qu’elle allait se prendre en voyant les cas cliniques qui peuplaient l’appart.
Mais quelle ne fut ma surprise de constater qu’ils
s’amusaient comme des petits fous. Iro était sorti de son mutisme et cherchait
à rouler un joint géant avec la participation de Prune et de la grande perche,
pendant que Sonya tapait une grosse discussion avec miss Malaisie.
Je me mis aussitôt dans le même état d’esprit
histoire de ne pas m’attirer d’emmerdes. Je présentai Angel à tout le monde, ce
qui la mît dans un état pas possible. C’était la première fois qu’elle voyait
les gens que je fréquentais, alors elle kiffait grave. Elle kiffait tellement
que ça semblait un peu saouler tout le monde. Son air de femme mure et son
insatiable bonne humeur faisaient faux. Elle se la jouait plus âgée que tout le
monde, ce qui en passant était vrai, de celles qui veulent se remettre au
niveau des plus jeunes en leur témoignant toute la curiosité dont l’avait doté
son passé de masseuse.
Après avoir réussi à prendre la tête à Iro, ce qui
était déjà une bonne performance, elle commença à vouloir lire l’avenir de
Sonya. Elle me regardait avec des yeux haineux, du genre « Mais tu vas me virer cette pouf ou je te
fais un plan dont tu vas te souvenir ! ».
Finalement ce fut miss Malaysia qui décoinça la
situation en venant me rouler une grosse pèle. Cela ne manqua pas de mettre
Angel en flamme. Elle se précipita pour nous séparer en tentant de garder le
sourire. Mais je ne fis rien car je commençais à la prendre en pitié. Et elle
était assez grande pour gérer ses histoires. En temps normal j’aurais cherché à
la protéger, mais là j’étais trop défoncé pour me mettre à penser aux autres.
Elle poussa sa rivale du sofa et s’assis sur mes
genoux d’un air de dire que je lui appartenais. Puis elle se mit à parler avec
les trans en cantonais. Et de temps en temps elle revenait à la charge en tentant de me faire
dire les quelques phrases qu’elle m’avait apprises. J’essayais tant bien que
mal de répondre, mais je me ravisais aussitôt qu’elle prenait ça pour une
invitation à me faire un cours de langue.
Elle me fatiguait. J’avais beau essayer de faire un
effort, elle me pesait autant physiquement que mentalement. J’avais qu’une
envie, c’est qu’elle tombe de fatigue et qu’elle aille se coucher. Mais non,
elle voulait pas lâcher l’affaire, elle se mettait à fumer des clopes comme
tout le monde. Alors je pensai que ça serait bon de lui faire prendre un peu de
smack pour qu’elle tombe raide. Je roulai un nouveau pétard que je saupoudrai
d’héro. Je tirai un peu dessus, cela me mina violement. Je tentai ensuite de
lui passer le spoutnik, mais elle refusa avec détermination. D’ailleurs tout le
monde refusa à part Iro.
Après quelques lattes, il déclara en faisant une
gueule de mongolien, que c’était vraiment de la merde ce truc et il l’écrasa
dans le cendrier.
Je ne savais plus quoi faire pour arrêter Angel.
Elle me suçait tout ce qu’il me restait d’énergie, tant et si bien que je
commençais à perdre la vision. Tout devenait de plus en plus brumeux, fumeux et
tractopulsé.
Mais tout partit vraiment en couille lorsque Sam
arriva avec des petits cristaux de meth. Il avait un pack de bières et un gros
joint qui fumait gras. Il portait des grosses lunettes de banquier. Je ne pus
m’empêcher d’éclater de rire en le voyant.
-
Hey ! Sam ! Where ze
fuck did you get dose glasses?
-
Hi Maxime! How are you?
-
Good, good. What happened you’ve
been hurt by something, or what?
-
Hi guys! How is it going?
-
You really need to wear glasses? Oh,
it’s for the style. Is it?
-
Yeah, yeah… Hey? Have you seen the
tidal wave? It’s huge man! Huge! It’s like millions of water coming from the
sea. They’ve so many dead there.
-
Yeah, yeah I know… What were you
doing at the same time?
-
What do you mean?
-
I mean when the wave was killing
all those people. What have you been doing?
-
I was sleeping, why?
-
You didn’t have any nightmares?
-
No, no…
Il me tendit son gros joint au mazout et posa sur
la table un sachet contenant des petits cristaux.
Après s’être présenté à Iro en japonais, il
s’ouvrit une bière un peu nerveusement en s’excusant de ne pas parler français.
Il semblait un peu dérouté par le cocktail hétéroclite que créait ce petit
rassemblement de nouvel an.
Il ne perdit pas de temps pour repérer la pipe que
j’avais si minutieusement confectionnée pour fumer le smack. Il gratta un peu du
caillou d’Ice, qu’il mit consciencieusement dans la pipe. De toute sa politesse
il me tendit l’engin, en me conseillant de bien aspirer. Je m’exécutai et ce fut
le tour des trans, puis de Poire, Sonya, Iro et finalement lui.
Angel l’avait fermé ; elle assistait au
spectacle circonspect, en se demandant si elle allait en prendre ou pas.
Personne ne voulait vraiment qu’elle en prenne, car elle était déjà assez
excitée comme ça. Et ce fut sûrement ce qui la décida à demander à Sam de lui
en préparer une petite. Il ne savait pas à quoi s’attendre.
L’effet amphétaminé ne se fit pas attendre et ce,
même s’il était inévitablement dilué dans mon encéphale qui ressemblait à une
brochure exhaustive de la police pour dissuader les jeunes de prendre de la
drogue. Il ne manquait plus qu’un acide pour que ça devienne vraiment chelou.
J’avais la tête complètement cramée. Je ne me
tenais plus droit au milieu de ce brouhaha de discussions dans toutes les
langues de l’hémisphère nord. Je ne tournais plus qu’à quinze images par
seconde et je devais séquencer le son à moins de dix hertz. Autant dire que je
ne percevais qu’une partie assez censurée de ce qui se passait réellement.
Il y avait Iro qui se tenait debout en sautant sur
lui-même. Il tentait de faire tenir sur sa tête une grosse bouteille de gnôle
de
prune qui ne manquait pas de tomber à chaque fois qu’il s’énervait. A chaque
tentative, c’était Poire qui la rattrapait en lui faisant remarquer que ce
genre de denrée était devenu quelque chose de très rare de nos jours ;
avec toutes ces lois contre la distillation clandestine. Alors il ferait mieux
de faire un peu plus gaffe ou alors elle lui enfournerait la bouteille là où ça
lui ferait bien mal.
Cela ne le découragea pas plus que ça et lorsque la
bouteille retomba, Quetsche se leva en furie. Ses yeux crachaient du sang. Elle
brandissait le litron en prétendant qu’il s’agissait d’une arme de destruction
massive qui allait lui rappeler les plus mauvais souvenirs de l’histoire
japonaise. Iro tentait de garder le contrôle en se tenant droit face à elle.
Mais il accusait le coup devant cette grande goth au regard cataclysmique. Il
se mit à reculer d’un pas, puis de deux et, il s’enfuit en courant. Pomme lui
emboîta le pas et cela se finit avec perte et fracas dans la cuisine, à coup de
jet de fruits et autres bruits de flotte.
Cela ne tarda pas à attirer les deux trans ingénument
perdus dans leur expectative. Elles s’armèrent d’un magnum de veuve qui traînait
dans le couloir menant au réfrigérateur.
-
And what about champagne? Is it
also endangered specie?
-
No, no! Go ahead nuke them all!
Tout cela avait l’air de beaucoup amuser Angel.
Elle faisait de gros yeux enthousiasmés qui trahissaient son envie d’aller les
rejoindre dans leur entreprise de mise à mort de ma cuisine. Mais à mon grand
regret, elle se disciplina et revint à la charge en me massant de partout. Je n’en
pouvais plus de cette meuf.
Sonya me regardait d’un air de
dire : « Quand est-ce que
tu vas te décider à la sauter cette greluche ? ».
Je finis par me dire qu’elle avait raison, j’avais
fait l’erreur de l’appeler, maintenant je devais assumer. Je n’étais pas tout
seul à la supporter, alors il fallait que j’assure en bon maître de maison.
Alors je la pris par la main tendrement et la tirai
vers ma chambre. Là, il y avait encore quelques traces de l’accouplement
bestial d’Iro.
L’odeur ne manqua pas d’alerter le nez affûté de ma
doucereuse masseuse. Elle fit mine de ne pas vouloir ramper dans des draps
souillés par d’autres corps. Mais je savais qu’elle était tellement excitée
qu’avec un peu de volonté je pouvais en faire ce que je voulais.
C’était qu’elle était toute soufflante
d’excitation. Je la poussai violement dans le lit et me résolus à lui toucher
sa chatte bouillonnante. En deux secondes elle se mit à gémir bruyamment en geignant
mon nom. Elle m’ordonnait de la sauter.
Je m’exécutais sans attendre et je lui frictionnais
le clito avec force en faisant gicler sa mouille aux quatre coins du lit. Elle n’en
pouvait plus, elle mordait tout ce qu’elle pouvait pour arrêter de crier. Merde,
ça ne tarda pas à me faire bander à mort. Alors je me libérai de la main gauche
et je lui enfournais toute ma longueur dans la gorge sans faire aucune concession.
Cela ne manqua pas de la faire se taire. À la température de son entrejambe, je
pouvais constater que c’était exactement ce qu’elle attendait depuis le début.
Elle voulait que je la saute par la bouche en fait. J’avais déjà remarqué
qu’elle aimait bien ça, mais pas à ce point. Quand elle était dans son état
normal, elle devait peut être penser que je la prendrais pour une tarée si je
comprenais à quel point elle était complètement accro aux queues.
Le cocktail de drogue aidant je n’en avais plus non
plus d’inhibition, je m’y mettais à cœur joie. Je la pilonnais avec autant de
vigueur que s’il s’agissait de sa grosse chatte. Ça faisait des bruits étranges
car elle n’arrêtait pas de crier. Lorsque j’étais profondément en elle, ça
ronronnait sourdement, puis sa clapotait de bruits de succion lorsque je me
remettais dans sa bouche, pour finalement se moduler jusqu'à ressembler à un
cri humain quand je ressortais pour la laisser respirer. Tant et si bien que ses
conneries commençaient à tellement m’exciter, que ça me donnait envie de jouir.
Et vu comme elle remuait dans tout les sens, elle était sûrement déjà venu
plusieurs fois. Alors j’avais rempli mon contrat et je pouvais me laisser
aller. Je laissais monter mon orgasme doucement en faisant lentement aller et
venir mon membre du fond de sa gorge à l’ouverture de ses lèvres. Mais je
n’osais jouir en elle. J’avais peur de l’étouffer. Ça n’aurait pas fait super
comme plan de se retrouver avec une morte sur la conscience pour la nouvelle
année. Alors lorsque je sentis que je commençais à éjaculer, je me retirai
lascivement en rependant mon foutre de sa bouche à ses nichons.
Tout ça m’avait tellement donné envie de fumer une
clope que je pris à peine le temps de me remonter le caleçon pour me rediriger
vers le salon où il n’y avait plus que Prune et Sam qui discutait avec un
nouveau mec que je ne connaissais pas. Elle avait l’air pensive.
Je lui demandai ce que foutaient Sonya et les
autres.
-
Ben les cris de ta copine leur ont donné des idées, putain
tu l’as bien fait jouir ! Je suis impressionnée.
-
Mouais, va savoir, j’ai toujours l’impression qu’elle
simule… tu sais, elle a déjà eu deux mômes alors, va savoir…
-
T’es marrant... Sonya est partie dans un trip, comme quoi
elle arriverait à faire jouir ta copine trans super mignonne. Elle nous a avoué
ne plus réussir à atteindre d’orgasme que lorsqu’elle se faisait enculer par
des mecs vraiment bien montés. Sonya s’est mise dans la tête que c’était peut
être parce que son corps avait besoin de sensibilité féminine. A force de se
faire prendre par des mecs complètement déréglés, elle avait perdu le sens de
la sensualité nécessaire à un vrai orgasme. Alors ils sont allés dans sa
chambre et Iro les a suivi pour apprendre. Ça a l’air de bien se passer…
-
Mais c’est n’importe quoi ce soir…
-
Pourquoi ? C’est pas comme ça tout les soirs ?
-
Nan clairement pas…
-
Dommage je commençais à apprécier votre trip.
-
Mais t’es pas sensée être avec Sonya ?
-
Arrête, je viens de la rencontrer et tu voudrais que l’on
soit dans un trip d’équité, de fidélité, de respect et tout le reste ? Ça
va pas ? Tout ça c’est de la bourgeoisie !
-
De la bourgeoisie ? Qu’est ce que ça vient foutre
là ? T’es une goth communiste ?
-
Je suis pas une goth putain ! Et encore moins une
communiste ! Je suis juste contre le système. Je fais ma petite révolution
à mon niveau.
-
Une révolution sexuelle ?
-
Ouais entre autre…
-
Et tu fais quoi dans la vie ?
-
Plein de choses… j’étais graphiste dans une boite de jeux
vidéo qui a coulé. Et ça m’a fait beaucoup réfléchir. J’ai vu arriver des
technologies qui m’ont fait prendre conscience qu’un changement énorme dans les
soubassements de la créativité humaine était en cours.
-
Eh ! Genre l’IA(1) ?
-
Oui, comment tu sais ?
-
Ben c’est pareil dans le monde de la finance. Tu finis par
te demander à quoi tu sers…
-
Sauf que chez vous y a de la thune à plus savoir quoi en foutre, alors
qu’en prod, c’est la rentabilité qui compte, alors quand tu peux remplacer dix
graphistes par un soft et un ingénieur, ben tu hésites pas. Non ? C’est
ton domaine ça ? Enfin surtout si au final le résultat est bien plus
réaliste. Alors je me suis cassée quelques mois avant que la boîte ferme
complètement.
-
Et tu fais quoi alors maintenant ?
-
Ben après une traversée du désert assez dangereuse, je me
suis mise à faire du porno au Canada.
-
Waouw !
-
C’est une copine à moi que j’avais rencontré à un salon à
Montréal. Elle faisait parti d’une boite qui montait un projet de jeux X. Elle
était dans un trip comme quoi on allait vers l’émergence d’une pornographie non sexiste et s’adressant
aux femmes autant qu’aux hommes. Ça m’avait
bien plu comme discours. Alors j’avais gardé son contact et je me suis décidé à
aller la rejoindre.
-
Ouais
c’est pas mal comme idée, on aurait effectivement bien besoin d’aller dans ce
sens, mais pourquoi faut il passer forcément par le porno… moi j’en ai un peu
raz le bol de voir des bites et des chattes partout !
-
C’est juste que le porno est devenu le dernier espace
subversif. Grâce à la censure, on ne peut t’accuser de faire de la démagogie
pour les adolescents si manipulables. Même si au final c’est les premiers qui
vont télécharger tes films en enculant le concept de copyright. Et c’est là que
ça devient encore plus subversif.
-
Toute cette agitation autour des films, ça me rend dingue.
C’est comme cette sensation d’être passé de l’autre coté de l’écran, dans un
long plan non coupé, comme dans le film Time
Code. Depuis qu’il y a eu ce gros tremblement de terre ça me paraît encore
plus vrai. Regarde comment toute la planète s’est mobilisée comme si elle avait
quelque chose à se reprocher. Surtout aux states, c’est devenu malsain.
-
Maintenant on suit tout ce qu’il se passe sur la planète
comme des vieilles concierges qui s’emmerdent. Que l’on matte la télé ou que
l’on pense être alternatif en s’informant sur le web. On s’épie…
-
Putain ! Ça me fait flipper… On se remet une ligne
pour que je me calme ?
-
Ok…
Elle proposa à Sam et à son pote de nous rejoindre.
Mais ils étaient affairés à s’enquiller des énormes joints géants en parlant en
népalais.
Elle prépara les lignes sur une pochette de DVD
haute définition sur l’Amazonie en prétextant qu’elle avait fait la première
sur sa cuisse pour tenter d’exciter Sonya. Je cherchais à comprendre pourquoi
elle se justifiait comme ça, car je n’arrivais pas à m’enlever de l’esprit que
c’était peut être parce que finalement je lui plaisais plus qu’elle ne voulait
se l’avouer.
Je tentai de l’embrasser, mais au même moment,
Angel surgit de nulle part en m’appelant pour rien. Désabusé, je lui répondis.
Elle retourna dans la chambre et m’appela de nouveau avec insistance.
-
Tileuk, Maxime, come on! Come
baby! Oooooo…
Maxime!
Ça me fila la gerbe. J’étais malade. Et du coup je
ne pouvais pas supporter ses gémissements. Je décidai de la rejoindre pour
qu’elle se taise de suite.
A peine arrivé au lit qu’elle se mit à me masturber
machinalement. C’était effectivement ce dont j’avais besoin car mon envie de
gerber disparu aussitôt. Je revenais doucement à la vie, mais elle se mit à me
poser des questions à la con sur notre relation. Je ne pouvais plus lui parler,
alors je me remis à respirer avec force pour me ventiler le cerveau et éviter
que je dégueulasse le lit. Je n’en pouvais plus et elle finit par comprendre
qu’il fallait qu’elle arrête son petit jeu ou je lui lâcherais dans les mains.
Alors elle partit dans un trip comme quoi elle
était clean. Qu’elle ne se faisait sauter que par moi et tout et tout ; et
que du coup on n’avait pas besoin de capote. Mais moi j’étais tellement à la
rue que je ne pouvais penser à quoi que ce soit d’autre qu’à la sauter, ou
alors c’était direction la cuvette des chiottes.
J’étais allongé comme un mort sur le lit la bouche
ouverte et la queue bien enfichée. Elle s’astiquait avec frénésie dessus en me
disant qu’elle m’aimait, mais elle n’arrêtait pas de me répéter que je devais
faire gaffe et que je devais lui jouir sur les seins et pas dedans. Je ne
savais pas comment je pouvais encore comprendre ce qu’elle me racontait. Lorsque
je sentis que j’allais venir, je lui fis signe de se casser et je me jouis dessus
en m’endormant.
C’était bien ce que je disais : « L’année
n’avait pas super commencé, ou devrais-je dire terminé… ».
On s’était fait une petite orgie improvisée à coup
de surenchère de luxure, mais au final, lorsque tout était fini, on se retrouvait
seul face à notre improbable destinée. Perdu au milieu d’un univers
d’imbroglios, nous glissions vers le futur en toute insouciance.
Sur ces pensées fumeuses je tombai finalement de
sommeil en écrasant le mégot dans un pot de yaourt à la mangue.
Il était quatre heures du matin et dans six heures
je devais présenter les résultats de notre département aux auditrices de la Standard Chartered.
J’allais encore avoir une sale gueule de fantôme
blanc.
II
Coarseness
”…We face a problem that this combined global
connectivity, anonymity and lack of traceability quite simply make it hard to
locate the criminals operating online. In addition to making it easier to
identify who is operating online, we must build higher walls and stronger
vaults, and government must continue to step up the priority given to this kind
of crime while protecting the privacy of consumers. Otherwise, the fact
that most cybercrimes are never solved presents an open invitation to hackers,
identity thieves and spammers who are scammers… ”
-- Bill Gates, Chairman and Chief Software Architect,
Microsoft Corporation Technology Trends Conference
Deux
semaines auparavant on avait décidé de se casser un peu plus au sud pour se
changer les idées.
Sonya était arrivée de New York avec Richy. Elle me l’avait déjà
présenté l’année dernière lorsque j’étais allé passer Noël avec elle. C’était
un américain de sixième génération, avec dans la tête tout ce qu’il y a de plus
civique et de plus sain. Et bien sûr il n’y avait rien entre eux.
On devait se rejoindre à Kuala Lumpur et ensuite repartir pour
Singapour où habitait Antoine. Un français avec qui j’avais passé mes
meilleures années à HEC à fumer des pétes et à apprendre à cuisiner des
fondants au chocolat.
J’arrivai en début
de soirée par le vol CX721. C’était la deuxième fois que je posais les pieds en
Malaisie, mais j’avais encore ce sentiment d’atterrir sur une autre planète. Un
avant post de l’humanité où toutes les civilisations se concentrent en une
masse critique contrôlée par la Charî'a(1). J’avais été réellement impressionné par
les affiches géantes pour Intel et pour le programme Malaysia 2020. Elles
témoignaient de la vision à long terme dans laquelle la population aspirait à
se projeter. Qui d’autre sur la planète avait des plans officiels de ce genre ?
Enfin pas de quoi se stresser pour autant, je n’avais pas encore vu ce
pays sous l’angle de la vie nocturne, mais les échos que j’en avais eu
semblaient plutôt prometteurs.
La capitale était censée regorger de clubs géants qui attiraient des
dizaines de milliers de personnes jusqu’au matin. C’était soi-disant le spot
asiatique de la teuf. Alors à quoi
bon se poser des questions sur les coutumes locales. La culture de la fête
était internationale et n’avait que faire de ce genre de considérations
inhibitrices. Et m’étant déjà convertit à l’Islam, je n’avais pas à m’en faire.
J’avais appris la Fatiha(1)
par cœur au Yemen.
Je pris un taxi au hasard à la sortie de l’aéroport en espérant qu’il
allait bien m’enculer le portefeuille. Histoire de bien faire chier les autres
touristes qui venaient en imaginant qu’ils allaient éviter de se faire
arnaquer. J’avais envi d’exploser ma thune. Je voulais cracher mon mois dans
ces trois jours, pour avoir une chance d’emballer les princesses locales.
Il fallait profiter de cette furie aveuglante qui ne dure que le temps
de comprendre comment le pays marche vraiment pour ensuite se transformer en cette
paranoïa aliénante que l’on appelle plus communément intégration.
(1) Al-Fâtiha est la première sourate (chapitre) du
Coran et fut l’une des premières portions révélées au prophète par l’ange
Gabriel. Le Coran entier fut révélé entre 610 et 632 après J.C.
Le point de
rendez-vous était un club géant dans lequel jouait DJ Ekath ; un pote
d’Antoine et Mat qui était devenu un demi-dieu de la nuit en quelques années de
mix.
Comme d’habitude, je n’avais pas d’autres informations. C’était ce qui
faisait tout le charme de nos rencontres. Il fallait gérer de soi-même les
premières heures dans le pays. Un peu de galère histoire de s’habituer un
minimum à la température ambiante.
Grâce à un anglais qui vint à ma rescousse alors que je demandais mon
chemin au hasard des rues, je n’eu pas beaucoup de mal à repérer le club en
question. Y ayant enseigné depuis deux ans, il connaissait pas mal la ville. Il
semblait assez surpris par nos méthodes de rencontre à l’autre bout de la
planète et aussi par le fait que je connaisse DJ Ekath. Il me confirma qu’il
jouait dans le meilleur club de la capitale. Selon lui, j’allais en prendre
plein les yeux, les soirées sous cette latitude n’avaient rien à voir avec
rien. A ma grande satisfaction, tout semblait converger.
Lorsque nous arrivâmes sur les lieux, il était déjà onze heures et une
masse grandissante de gens commençait à affluer. L’anglais me proposa
directement de m’adresser au staff pour qu’ils me mettent en relation avec les froggies(1).
(1) In World War II, the French soldiers were
pretty good at hiding from the German soldiers with all their camouflage
they evidently looked like frogs.
DJ Ekath n’avait pas
trop le temps de m’écouter, il allait bientôt commencer son set. Il semblait
tout de même très contant de voir que j’avais réussis à arriver. On lui avait
soufflé que j’avais une fâcheuse tendance à rebondir sur n’importe quoi et à me
paumer dans des histoires incompréhensibles. Il m’invita à aller prendre un
verre au bar surélevé, j’y rencontrerais peut-être des têtes familières.
Le
bar était complètement trashé dans sa race de débit de boisson. Des
gogo-dancers se trémoussaient en coulisse sur du ragga lesbien, pendant que
Richy et Sonya se roulaient des grosses pelles en remarquant à peine ma
présence. Une bande de pirates venait d’arriver en brandissant des sabres en
plastique. Ils avaient enlevé une princesse américaine complètement
bourrée qui terminait une carafe de long island(1).
Antoine vint à ma rencontre avec un drôle de type qui s’appelait Dawn
et qu’il me présentât comme étant le professeur
de ces lieux. Ce gars avait toujours le chic pour rencontrer les maîtres
d’école. Je ne savais pas comment il faisait pour être aussi avenant avec tout
le monde. Cela venait sûrement de la noblesse de son éducation.
Moi aussi j’étais noble mais je n’avais pas passé ma vie à vouvoyer mes
parents, alors je n’arrivais même plus à parler français dés qu’il fallait
témoigner la moindre marque de respect. Il y avait un monde de protocoles entre
nous, alors autant dire que je pouvais tout de suite lâcher l’affaire.
(1) 1 part vodka, 1 part tequila, 1 part rum, 1
part gin, 1 part triple sec, 1 1/2 parts sweet and sour mix, 1 splash
Coca-Cola®
Dawn s’averra être
le propriétaire majoritaire de ce club et de beaucoup d’autres choses dans
cette ville. Il accrocha poliment lorsque je lui présentai quelles étaient mes
occupations. Et quand je lui sortis dans quelle ville je travaillais, il sembla
très impressionné, d’un air de dire que ce n’était pas possible qu’un français
travaille là-bas : « too many
Chinese and too much stress !».
Il s’excusa de devoir nous laisser, il avait quelque chose à gérer
avec un mec qui venait d’arriver.
Antoine m’ordonna de redescendre pour aller voir le set de son pote
qui venait juste de commencer.
Je ne savais plus vraiment ce que je foutais là, mais cela ne me
posait pas de problème. Je me sentais bien synchrone, c’était le plus
important.
Un mec louche avec un chapeau de Zorro m’hurlait dans les oreilles.
J’avais du mal à l’écouter, j’étais hypnotisé par la scène. DJ Ekath était en
train de mixer un truc de malade mentale avec une espèce d’hybride africaine
aux cheveux rouges. Ils partaient parfaitement en live tous les deux. Ça
marchait carrément bien. Il y avait un bon millier de personnes connectées à
leur rythme. C’était un véritable stade de foot.
Zorro me refila un cachet que je mis machinalement dans ma poche. Il
en profita pour me montrer sa carte de visite. Il était spécialisé en élevage
de femme pour faire du rodéo. Sur sa carte on voyait en ombre chinoise, un
cow-boy en position triomphale, assis sur le dos d’une plantureuse femelle
humaine à quatre pattes et gros seins. Je trouvais ça vraiment déviant. Je me
demandais bien s’il y avait possibilité de se taper sa monture à la fin. Personnellement,
je préférais quand même la stabilité inspirée par le dos d’un cheval à celle
d’une femme. Ça devait être tout bringuebalant de partout et particulièrement
ridicule comme situation.
Je pris sa carte en le saluant gentiment et me dirigeais comme un
robot vers l’étage où j’avais vu Dawn pour la dernière fois. Je ne savais pas
pourquoi je le cherchais tout le temps comme ça ce Dawn. Il m’inspirait peut
être un sentiment de sécurité. Je venais juste d’atterrir à Kuala Lumpur et je
ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Richy semblait vraisemblablement
déconnecté et fatigué par les cachets. Sonya avait perdu la raison et profitait
de la situation en se refaisant une petite cure d’hétérosexualité avec lui.
Ils m’avaient présenté à leur pote Florian, un français installé ici
depuis plusieurs années. Il traînait avec une bande de malaisiens trafiquants
de drogue. Le gaillard ne m’avait pas vraiment plu au premier abord. Il avait
inévitablement cet air du mec qui se la pète parce qu’il a réussi à s’intégrer
à un autre monde. Je l’avais donc rapidement court-circuité en chauffant son
pote au crâne rasé ; justement entouré de deux petites zoulettes super
mignonnes et d’une diva en hauts talons.
Je n’eus pas trop à me forcer pour que nous nous parlions, pour
d’obscures raisons, il avait l’air d’être intéressé par ma présence. Il
s’introduisit comme étant Goser, le maître spirituel de cette communauté
chimique.
-
Welcome in my chemical community! Can I call you Max?
Il embrassait la foule délirante de la main. Je constatais à quel
point cette masse créait une forme complexe, se mouvant en une reptation
incontrôlée et discontinue. Il y avait une forme de cohérence dans ce désordre
généralisé.
(1) Public sex, usually outdoors, that sometimes
involves the voyeurs joining in. (2) People who are smart and are not afraid to
admit it.
Je lui répondis que
j’adorais l’ambiance. C’était massif. A l’échelle de mes rêves de chaos les
plus concrets. J’avais toujours exécré les clubs, bars et autres boîtes de nuit
en Europe. Ils étaient dénués de fils conducteurs. Il n’y avait que du vide.
Vide de monde, vide de sens, vide de trip. Les gens y allaient pour faire comme
dans les films, sans comprendre vraiment pourquoi. Pour essayer de trouver
quelqu’un à se mettre sous la dent ou alors pour se taper dessus. Des millions
de raisons toutes dénuées d’émotions, qui aboutissaient à un rassemblement de
gens en totale opposition de phase. C’était horrible. Il y avait bien les raves
ou les rassemblements de dogging(1),
mais là aussi il y avait trop d’ordre derrière une fausse attitude alternative.
C’était devenu une institution bien huilée avec ses experts et ses nerds(2) pathétiques.
Alors que là, pour la première fois je voyais une masse de gens à
priori dépareillés, qui agitaient le réel pour le précipiter dans le pur chaos.
Je n’avais pas à chercher de sens, il était évident. Je n’avais pas à
chercher à me distraire ou à feindre l’excitation. Le spectacle était
omniprésent. Il s’emparait de tous les détails et finissait par me submerger.
Je n’étais pas encore sous l’effet d’une drogue quelconque, mais je
savais déjà que ça allait être une nuit fabuleuse.
Comme s’il avait lu dans mes pensées, Goser me proposa une pastille
que je mis directement dans ma bouche sans aucun état d’âme.
Je me souvenais de cette époque où je me disais que je ne toucherais
jamais à aucune drogue. J’avais ensuite été obligé de rajouter : « si je ne savais pas d’où elle venait ».
Mais depuis que l’on m’avait shooté à la race dans un hôpital pour m’installer
un drain pleural, j’avais fait une croix sur ce principe.
(1) Antianxiety - Antiemetic - Antipsychotic (2) Narcotic analgesics. It is a pain reliever. (3) An antihistamine. It blocks the effects of the
naturally occurring chemical histamine in your body.
Ils m’avaient
tellement camé, qu’au réveil, j’avais vécu mes meilleures gerbes. Je découvrais
les effets cumulés de la trifluoperazine(1) et
de l’oxycodone(2).
Je me vomissais dessus en pensant que c’était le plus beau jour de ma vie.
Pendant ce temps mon corps était en train d’halluciner sur le tube étranger qui
évacuait les restes du sang.
Lorsque les infirmières venaient me voir, j’avais l’impression que
c’était des êtres supérieurs, venus dans ma chambre pour éduquer ce qu’il
restait d’humanité en ces lieux si isolés de toute pensée structurée. Elles ne
comprenaient pas pourquoi je vomissais autant et me piquaient dans la perfusion
pour tester un peu de carbinoxamine(3). Elles avaient décidé que j’étais
allergique à l’oxycodone. J’avais la tête toute verte et je dégobillais des
galettes radioactives. Ça aurait pu être dangereux pour le bon déroulement de
l’implantation de l’avant-poste technologique au milieu de mes poumons. Si la
lave bileuse boostée à la trifluoperazine avait pénétré les poches de
résistance immunitaire, cela aurait peut être provoqué une prise de conscience
radicale chez les rebelles cachés dans mes ganglions pulmonaires. Ils auraient
ainsi pu reprendre le contrôle des alvéoles de mon poumon gauche. Cette zone si
convoitée par les streptocoques. Le bastion de l’intégrité de mon métabolisme
récemment démantelée par une bande de salauds de pneumocoques, plus connu sous
le petit nom de diplocoques à Gram positif en forme de flamme de bougie.
J’étais ainsi perdu dans mes pensées lorsque la splendide créature qui
escortait Goser, me prit par le bras pour m’offrir une flûte de champagne.
Elle me regardait d’un air coquin en baissant ses longs cils chromés,
toute charmante qu’elle était avec ce font de teint rosé et sa fragrance
étoilée de Thierry Mugler ; une adorable Barbie girl des années 30, sortie
des cabines d’essayage d’Audrey Head.
Il y avait quelque chose d’irréel qui se dégageait de son intrigante
frimousse. Sa plastique, c’était le mot qu’il fallait employer pour parler de
son apparence physique, était artificiellement parfaite. Comme une playmate
peinte à l’aérographe.
-
Bonjoul,
je m’appelle, Malissa!
-
Wow, you’re so beautiful!!
-
Thank yooo.
-
Malissa, you’ve got such a perfect smile.
-
Your teeth are nice too. You’ve been wearing bracelets, have you?
-
Yes… Indeed.
-
I had bracelets when I was a teenager. My parents paid me dental surgery
but not the university. I wish they could have afforded both like yours.
-
Hey, it’s not too late! You can still go back to school. Just save money
for half a year, and then you can reapply for a bachelor somewhere in this wide
world.
-
O my god, you’re so cute!
Et elle m’embrassa furtivement sur la bouche.
Malissa était une putain, bien trop belle pour ne pas que ça en
devienne louche. Comment aurait-elle pu se trouver un travail réglo dans un
bureau avec un tel sens de l’esthétisme ? Elle aurait dû supporter les regards
avides de tous ses collègues. Personne ne pourrait avoir un semblant de
relation professionnelle avec elle. Il y avait certes des professions adaptées
à tous les genres sur cette vaste planète. Mais encore fallait-il avoir assez
de chance pour qu’elles vous passent au moins sous le nez.
Pour Malissa, sa seule possibilité de percer les couches de la vie
active diurne, c’était la mode. Elle voulait être modèle pour Gaultier. Mais
c’était complètement saturé et il fallait être plus jeune. Alors elle disait
qu’elle voulait être styliste, conseillère en design, ou alors coach pour
cadres en recherche d’image. Enfin tout un tas de fantasmes d’adolescente, qui
auraient pu passer pour pathétique, si je n’avais pas décelé en elle un
démiurge sans ardeur, prête à anéantir tout ce qui s’interposerait sur son
passage.
Malissa était une femme qui consommait sciemment les émanations de sa
jeunesse. Elle n’avait jamais eu d’enfant, n’en aurait sûrement jamais et
méritait tout de même d’être considérée comme une mère. Elle assumait
pleinement le prix qu’elle avait à payer pour continuer à vivre, en se
replongeant avec parcimonie dans des bribes révolues de son aura créatrice.
Elle considérait le désire de créer continuellement comme une sorte de maladie
de l’homme avec un petit h. Une pulsion
vulgaire qui révélait son caractère jaloux, envieux et ambitieux. Elle était
sûre de ce qu’elle était et ne se sentait pas obligée de s’étaler dans toute la
disgrâce d’un prosélytisme écrasant et bourgeois. De son inaction émanait une
forme de sérénité aristocratique.
Elle voulait attirer mon attention et chercha à m’expliquer ce
qu’était la vulgarité.
-
Coarseness or common vulgarity is
a lack of complexity, my dear. In reality, nothing but a stylish, pernicious descendant
of the goddess dullness…
Goser nous interrompit en me tapotant sur l’épaule. Il souriait
silencieusement d’un air de dire : « Alors qu’est ce que vous vous racontez les jeunes ? ». Ça
me mettait toujours en stress ce genre de sourire. Je n’étais pas une machine à
lancer des idées. Il me fallait toujours du temps pour être sociable.
Pour illustrer notre précédente conversation, je me lançai dans une
improvisation de beat boxing. Je
foutus les boules au groupe de blancs qui discutaient avec Antoine. Je sentais
qu’ils me regardaient en se disant « Mais
qu’est ce que c’est que ce clown qui traîne avec les rapaces? ».
Mais je m’en foutais puisque Malissa était morte de rire et que Goser
commençait à s’échauffer le gosier sur des petits « an, han ! ». Il était décidément très en forme ce grand
gaillard.
C’est qu’il était sacrément audacieux. Il avait fait une petite
fortune en montant une structure transparente d’exportation de bananes malaisiennes
vers le japon.
La Malaisie était en surproduction et les japonais étaient barges des
bananes aux Saint-Jacques. Malheureusement ils n’avaient seulement droit qu’à
mille tonnes exemptées de taxes. Goser avait grandi à Sabah au milieu des
plantations de palm et de bananes. Il s’était ensuite fait la main avec des
touristes de Langkawi avec lesquels il avait appris les ficelles du monde du
business. Il en avait aussi profité pour développer un joli niveau de japonais,
qui lui permit de se faire des relations importantes dans divers maillons clés
de leur société. Plus particulièrement, il s’était lié d’une amitié très forte
avec un étudiant en logistique asiatique qui ne savait pas parler d’autre chose
que de son travail.
Le Nippon un peu paumé, cherchait absolument à
plaire à Goser et du coup essayait par tous les moyens de l’acheter. Il lui
payait des allers-retours en avion et ses frais de voyage sur place. Tant et si
bien que Goser finit par élaborer sa stratégie d’exportation de ses contrées
natales vers ce paradis financier qu’était le Japon avant la bulle spéculative (1). Il ficela un business
plan extrêmement réaliste grâce aux bons conseils de son pote.
Entre temps il était entré dans une entreprise de
transport maritime qui se faisait des extras en contournant les quotas.
L’affaire était dans le sac et cela se passa sans embrouilles pendant quelques
années, jusqu'à ce qu’il fasse
pression sur les fermiers pour utiliser des copies japonaises de graines issues
de la biotechnologie et ainsi augmenter
la résistance des régimes aux champignons et autres moisissures.
Les fermiers ne comprenant rien aux tenants et aboutissants des OGMs,
furent immédiatement séduit par la possibilité d’éradiquer ces saletés liées à
l’humidité, qui étaient de véritables plaies pour leur productivité. Mais très
rapidement ils réalisèrent que les nouveaux plans de bananes ne se comportaient
pas du tout comme les anciens et que leurs méthodes de replantation s’avéraient
complètement improductives.
Ne voulant pas écouter les conseils logistiques de Goser, ils
s’enfoncèrent de plus en plus dans leur situation. Et finalement leur
plantation fut détruite, jugée pas
assez compétitive.
(1)
En parallèle Goser ayant
flairé le coup dur arriver, avait déjà monté un nouveau plan avec les mêmes
laboratoires. Ils s’étaient spécialisés dans la recherche et le développement
de drogues.
Entre la pression exercée par la demande de la rue, celle des yakuzas
de Shibuya et celle engendrée par le durcissement de la loi japonaise, le
marché était en plein boost. Les
laboratoires étaient inondés de crédits débloqués par des organismes obscurs.
Ils finirent par exceller en matière de réactivité. Les uns voulaient
une poudre quasiment légale qui poussait à consommer une autre drogue illégale
et plus chère ; les autres voulaient une molécule ambiguë qui permettait
de plonger les gens dans la frustration sexuelle ; les conglomérats de
luxe européens faisaient pression pour qu’ils développent une pilule qui
permettrait aux jeunes d’acheter plus en ayant aucun remord le lendemain.
En entendant toutes ces histoires, Goser ne pouvait plus tenir, sentant
que le marché de la drogue devenait incompréhensible, il dû reprendre son
souffle pour comprendre que ce n’était pas de la poudre jetée aux yeux des
investisseurs.
Il réalisa par la suite que les implications de ce type de recherche
allaient bien au-delà de ses pires cauchemars. Les rues des quartiers branchés
de Tokyo le forçaient à regarder la réalité en face. Il insistait pour que je
comprenne que la drogue n’était pas une notion à prendre à la légère et encore moins
un concept de seconde zone que l’on laissait en pâture aux âmes irrécupérables.
Son pays natal, bien qu’extrêmement musulman, était lui aussi violemment envahi
par des nouvelles cames développées en Thaïlande. Mais ce qu’il avait mis du
temps à digérer c’était la dimension « spirituelle »
de la chose. Il se resservit une coupe de veuve et entreprit de m’expliquer la
suite de son histoire.
-
You know I’ve always been puzzling with the drugs issue in Muslim
religion. When I was a teenager, I was considered as a cool guy within my group
of friends, because I was always coming back from
-
Euh… what is it about exactly?
-
O, “You who believe, intoxicants,
gambling, and the altars of idols, and the games of chance are abominations of
the devil; you shall avoid them, that you may succeed.” Something likes
this… I know it by heart in Arabic.
-
I see what you’re talking about. Sometime I also have the feeling those
drugs really help me to focus and become more aware. So I don’t see the point
about considering them as immoral, bad, or whatever… It’s just bad because we
don’t want to talk about it, like some kind of dull topic. Or are we just
coarsely trying to wash our dirty souls?
-
No, yes, that’s exactly what I’m talking about! But in my world, society
and Islam are so entangled together, it’s almost impossible to separate them.
-
I know… Speaking about this, with my socialist and Christian background is
really confusing… So what happens after you were on cocaine?
-
Well, the nightlife industry was starting to sprout a bit everywhere
around
-
Yes, I
can tell…
-
So I decided to face the problem and find a compromise. The topic was
and is still really hot. It’s in all mouths. We were burning from inside
because nobody managed to find a clear line to follow toward the words of Mohamed.
-
True… I admit, at first, I was really surprise here to see so many people
taking drugs and having wild time in clubs. I was more used to the asceticism I
experienced in
-
Oh! Come on! It’s the same story out there. It’s just another level and
situation. What about
Parlait-il de cette force écrasante qui continuait à émaner des
anciennes colonies anglaises ? Les Etats-Unis d’Amérique.
-
Some of our people must do these so-called impure tasks, for the sake of
the whole community.
-
Wow, I never heard anybody speaking like this!
-
It’s because even so, we Muslims, are well spread everywhere in the
world, we have an obvious problem of communication with the others, specially
the unbelievers. The basement of our insight relies on rigid concepts and it
requires us infinite knowledge of Koran’s
boundaries to be able to identify ourselves with you.
-
And it’s definitely the same problem for me. But what did you decided to
do after having those thoughts?
-
Eventually, I choose to grasp Shaitân by the horns!
-
O,
cool!
J’étais à fond dans son histoire. Hormis l’effet des cachets, j’avais
l’impression que quelque chose d’énorme était en train de m’arriver. Il y avait
tellement de fraîcheur d’esprit dans ce qu’il me racontait que je n’arrivais
pas à le mettre en doute. Pour moi il était sincère, il me regardait avec
assurance et fierté.
-
That’s why I decided to order something new to the Japanese labs.
-
Weren’t you afraid they could rip you off?
-
It took me a long time to make up my mind. I knew I was playing with
something really powerful that could wipe my Malaysian ass out and faster than
I could have imagined.
-
I always have this feeling with Japanese guys. They look really cool and
nice most of the time. But sometimes, you really have the feeling they are
taking a big piss out of you. I’m sorry to say such bullshit, but I cannot
avoid thinking they are unconsciously or even consciously preparing revenge.
-
Ah, ah, ah! What revenge?
-
Hiroshima,
Nagasaki!
-
Never really thought about that…
-
And, I think, if I can have this kind of stupid idea, they can have the
same one with their own cooking style.
-
No, I don’t think so… maybe a minority. You’re getting possessed by your
insight.
-
Yeah, you must be right…
Il avait absolument raison, soudainement, j’avais l’impression que
l’ambiance s’était alourdie et que je ne me contrôlais plus totalement. Je
devais revenir à son histoire rapidement ou alors il s’en irait.
-
So what were you really afraid of?
-
Nothing? I never said I was afraid… Business, my friend, is something
too serious and complex to start being abducted by paranoia. I wasn’t afraid,
just aware of the consequences of what I was going to do. I wanted to know how far
I could assume my own behavior. Shaitân, always wants only to excite
enmity and hatred between you and your exacerbated thoughts. You need to understand
this, my friend!
-
I’ll do my best…
-
Because for who
believe! Allah will certainly make a
trial of you with something in the matter of the game that is well within reach
of your abilities. And he may test who fears the unseen. Then whoever
transgresses thereafter, for him there is a painful torment.
-
Allah can inspire you fear?
-
I fear Allah
wherever I am. And if you follow an evil action with a good one you will
obliterate it and then you will deal with people with a good disposition.
-
Ok, you weren’t afraid
of the Japanese but of God himself.
Is it?
-
Yes of course! I knew with who I was really playing with.
-
Who?
-
Shaitân!
-
Ok, sorry… Shaitân, Satan, the devil?
-
Yes, in a way… he is the third strongest of Jinn, the son of Iblis.
Notre conversation devenait-elle beaucoup trop sérieuse au goût d’un
observateur extérieur ? Il y avait matière à rigoler avec ces bondieuseries
sorties du chapeau. Mais Malissa ne
semblait visiblement pas ennuyé par notre dialogue. Elle avait les oreilles
grandes ouvertes. J’embrayai pour passer la seconde.
-
So, you knew you were playing with Satan and you still chose to go forward?
-
And that’s what make
me what I am and what they are now! Look around you my friend, all this wealth
have price, consequences, and meaning.
Malissa le regardait avec des yeux qui brillaient d’admiration. Soit
elle hallucinait sur le potentiel de son imagination, soit il ne m’avait pas
raconté de conneries et du coup cela forçait effectivement le respect. Je
décidai de rester dans la vague en exagérant une politesse simulée.
-
Well, it’s a tremendous success story you’ve been in. My god, I wish I
had the same thrilling business background!
-
Max, my friend… You know, I’m already 41… You still have a long way!
Soudain je sursautai, un objet vint me percuter l’épaule. Je
contemplais placidement le malotru qui s’avérait être un avion miniature reposant
sans vie à mes pieds, lorsque Goser se réveilla. Il prit Malissa par la taille
et se jeta de l’autre coté du bar en hurlant :
-
Run !
It’s a bomb !
Mais moi je savais que ce n’était pas une bombe. Ou alors si c’en
était une, elle était toute petite, un pétard tout au plus. Je n’avais pas trop
de mérite. C’est que c’était sur moi qu’il s’était empaffé l’avion. Alors leur
coup de stress qui sortait de je ne savais où, ils pouvaient se le garder. Notre
loge était complètement désertée, mais cela n’avait bien évidemment pas du tout
affecté les salles principales.
Je me baissai pour ramasser le petit moustique à moteur. Tout le monde
était soit à terre, soit terrés sous les canapés, rasant les murs à la
recherche d’un endroit plus sécurisé et plus proche de l’escalier de sortie.
Personne ne faisait plus vraiment attention à moi. Je trouvais ça rigolo à quel
point je pouvais être dans un état d’esprit différent.
Il y avait un petit paquet attaché minutieusement aux roues de cette
imitation de Cessna. C’était tout
mignon, cela ressemblait au paquet d’emballage des bouteilles de saké qu’Iro
m’avait offert pour Noël. L’assemblage était très compliqué et cela me prit une
bonne vingtaine de secondes pour que j’en vienne à bout.
A l’intérieur du colis, il y avait une petite carte en velin gris sur
laquelle on avait agréablement calligraphié à l’encre rouge.
-
“BOOM! This is a warning
for the bunch of Muslim skunks I’ve just spared. You’d better pack your stuff
out of this shit hole you’re proud of, and stop selling the Chinese dimebags from the algerian, or the next one is going to be for real!”
C’était signé Tetsuo.
Je trépignais dans mes Clarks
en daim à l’idée de l’importance que je venais d’acquérir aux yeux des témoins
de cette scène. Etant le seul à avoir garder son sang froid, j’avais
immédiatement revêtu l’apparat du messager de premier choix.
J’informais l’assemblée de toute la fraîcheur de mes déclarations et
on avait bu mes paroles. J’aurai pu avoir raconter n’importe quoi et ensuite
manger le papier, personne ne serait venu vérifier la véracité de ma
déclaration de guerre.
C’était bel et bien une allégation hautement belliqueuse que je tenais
entre mes mains.
Des yakuzas japonais aiguisés comme des rasoirs allemands qui menaçaient
une bande de trafiquants de came transgénique. Ça sentait bon le choc imminent.
Il y allait y avoir de la bisbille au troisième degré.
Goser décida finalement de se lever, lâchant Malissa pour me prendre
la lettre des mains. Il s’éloigna en fronçant les sourcils, dans le silence des
cendres dissipées par l’affolement.
Il releva la tête en me fixant droit dans les yeux. Tout semblait
soudainement devenir irréel. L’euphorie qui m’avait subjugué quelques minutes
auparavant laissait la place à un état d’hypnose m’empêchant de bouger et de
détourner mon regard du sien.
-
There is no independence of law
against Islam. Say to yourselves at every decision you make: “How would a prophet decide in my place?"
In every decision ask yourselves: "Is
this decision compatible with the conscience of the people?" Then you
will have a firm iron foundation which, allied with the unity of the holly book
and with your recognition of the eternal nature of the will of the prophets,
will provide to your own sphere of decision the authority of the Jihad, and this for all time.
-
Allah U wakbar!
Scanda l’assemblée qui s’était agglutinée autour de nous. Goser repris
avec plus de force :
-
My brothers, there is no alternative to victory, and we are going to kick
those Akiyama out of
-
True! Haul the Japs out!
-
In the name of Allah, the
Beneficent, the Merciful.
-
All praise is for Him!
-
Verily, we have given you an
obvious victory! That God may pardon you your former and later sin, and may
fulfill His favor upon you, guide you in a right way, and may God help
you with a mighty help…
-
O yeah!
-
Surely my brothers, I’ll give you a clear victory!
Il avait sorti son baratin sur fond de poussée jungle et continua son discours en
malais. Non pas qu’il avait des difficultés à maintenir le niveau, mais parce
que premièrement ses plus fidèles amis ne le comprenaient pas entièrement et il
sentait bien que l’anglais induisait inévitablement une certaine forme de
modération dans ses propos. Une modération qui semblait superflue si l’on
considérait la fougue qu’il avait déchaînée avec son petit speech.
Pendant que la bande de français outrée par la
situation, prit discrètement la poudre d’escampette, Malissa écoutait avec
attention les causeries de son maître à penser. Je restais le seul blanc-bec
parmi cette brochette de basanés. Je demandai à ma putain de me traduire ce
qu’ils se racontaient.
-
O, nothing much…
-
Come on! I managed to follow what he said before. Now he is interacting
with his friends like crazy and you pretend it’s nothing?
-
They are discussing about the consistency of violence against the Akiyama. They argue about their
spiritual orientation. There are afraid they’re going to lose the focus toward
transcendence.
-
What’s that?
-
The
foundations of Jihad!
-
Oh, I see, but I think they should
really consider it even more… Because in a way the Akiyama have spared them…
-
Right, and that’s the point Dawn
asked him to consider.
-
Ah, you see! The teacher!
-
The teacher? O, He already told you
his nickname? So, he said, he doesn’t want the faction to perpetrate
predictable and gratuitous physical violence.
-
This is a wise thought!
-
He also said that we should know
them first, and let their peace give our peace. To be true warriors we have to
kill our desire, the powerful enemy of the soul…
-
Yeah, no one should try to play
with the scary character of war.
-
As dawn said, it may degenerate into a wild affair in which heroism is
replaced with reckless abandonment. What is going to count is only about
unleashing vulgar impulses of the animal nature.
-
He’s right! It’s a really important matter we cannot have any lack of
concern for! It’s a matter of survival!
-
I don’t know… maybe you’re right.
I feel dizzy now with all this talks everywhere. Could you pass me something to
drink?
Je m’exécutais, même si j’avais bien compris
qu’elle avait fait ça pour m’éloigner d’elle.
C’est que j’étais comme un chien fou dans ce nouvel
univers. Etait-ce vraiment aussi chaud que ça en avait l’air ? Etaient-ils
en train de sur jouer ou dramatiser la situation à mon égard ?
Si c’était le cas, c’était réussi. J’avais toujours
inconsciemment rêvé d’être au milieu de ce genre d’histoire, où l’on en
arrivait à se mettre sur la gueule à grand coup de vendetta organisée.
J’éprouvais de la mélancolie en pensant à mon
enfance dans les bacs à sable de la cité. Dans un sens cette pègre me rappelait
étrangement mes amis du Pré-fourré. Ils avaient du culot ces types, pour se
sentir propre vis-à-vis de leur religion, tout en se faisant des colonnes de
fric grâce à la vente de leur dope. Et si ce n’était pas de la mauvaise fois
que de s’enflammer en lyrisme vengeur sur le dos des Akiyama. Car ces japonais, ils m’avaient tout
l’air d’avoir de l’honneur à revendre pour se faire des plans pareils. Ils
auraient pu tous nous faire exploser en millions de petits morceaux de chair et
de sang. Et voila qu’ils nous épargnaient comme ça, paf!
Enfin, lorsque le barman aux cheveux transparents me passa un verre de
tonic, je me ravisai, qui étais-je pour avoir ce genre de considération ?
Avais-je ne serait-ce qu’une seule fois, fait preuve de morale ou d’honneur
dans ma vie ? La réponse était peut être positive, mais qui aurait pu me
le dire ?
Si tout ça c’était passé dans le cadre de mon travail chez Uniform, ça aurait fait longtemps qu’il
y aurait eu du nettoyage. On prenait moins de gants dans le monde de
l’entreprise que celui de la pègre. Il fallait s’y faire, les bonnes valeurs
avaient beaucoup changé.
Goser était une bête de spectacle qui avait bien réussi, voilà tout.
Pourquoi fallait-il tout le temps que j’aille chercher plus loin ? Et de plus,
il n’était pas entouré d’idiots qui le suivaient tel un guru sanguinaire. Dawn,
le professeur, avait proposé une attitude pacifiste.
Il s’était assis dans un canapé et regardait dans le vide en se tenant
droit comme une statue. Lorsque je m’assis en face de lui, il sembla trouver
cela assez évident et attaqua la conversation.
-
Don’t misunderstand us mister Monfort. We are not the butchers you think
we are.
Comment savait-il mon nom de famille? J’étais encore tombé en face
d’un extraterrestre. Il évitât de me répondre en restant vaguement mystérieux.
-
Hopefully morality is not here tonight, mister Monfort!
-
I don’t really know… But you can call me Maxim. Or Max…
-
Don’t mix us up with the lost souls you see in the media. Those people
are just young, poor, and sad. They’ve been fooled by religion or power.
-
You mean the holly warriors in
-
I’m talking about the growing mass of free brains. It’s a global
phenomenon. Potentially we all can fall in the trap.
-
Which trap?
-
The seductive character of freedom!
-
But freedom is something good! Right?
-
No! Freedom is the cradle of nihilism.
Wosh… Je ne m’attendais pas à entendre ce mot sorti à brûle pourpoint,
comme ça au milieu de la poudre et des bulles de champagne. J’étais bien parti pour
entamer une discussion sur le nihilisme avec un musulman pure souche. J’avais
pensé cerner le concept après avoir lu l’intégral de Nietzsche à HEC. Mais je
devais admettre qu’au fur et à mesure que je côtoyais d’autre culture. Lorsque
le concept était lâché dans l’arène, je n’en menais plus large. Finalement nous
y connaissions quoi nous les occidentaux au nihilisme ?
-
I… I don’t know… I’m not even sure if I really understand what you’re
talking about… You think it’s a new order?
-
There is no doubt about it. What you see now is only the beginning. What
do you think! Media are going to expose all loved beliefs and sacred truths as
symptoms of the defective of your mythos. This collapse of meaning, relevance,
and purpose will be the most destructive force ever unleashed within known
history. It’ll constitute a final assault on reality and nothing less than the
last crisis of humanity.
-
Hey… hey… You freak me out!
En fait je n’étais pas du tout flippé pour un dinar. J’avais dis ça
mécaniquement. Je comprenais parfaitement de quoi il voulait parler. Enfin je
comprenais à ma manière. Ça illustrait complètement mon état mental. Mais je
n’avais vraiment pas envi de parler de ça en ce moment. Même si une petite voix
au fond de moi me disait « vas y,
vas y ! T’as pas tout les jours l’opportunité de discuter avec quelqu’un
qui affirme savoir quelque chose sur ce sujet qui te ronge la moelle depuis que
tu t’es remis à penser ».
-
I… I, I just want to know what gives you this type of insight?
-
You “just want”… You should
say you really want! You know, I’m not a wise guy, but just a little Indonesian
who has been raise with the right concepts at the right time. You can doubt.
But I know you don’t.
-
Can I say I do?
-
Where do you think you’re going?
-
Hey… Of course I can’t answer this question. Thousand of years of
thinking never managed to enlighten this question. So, what the fuck are you
really asking me? Do you really think I have a bloody clue about it?
-
Did you ever tried to understand what was the real meaning of the
freedom you’re gifted with right now?
-
What freedom? I still need to go to work every day and dirt my nose with
brown. I even have to spare my time like a lunatic to get a little bit of
holydays. I really wonder which freedom you are talking about…
Je jouais au con mais je voyais très bien de quelle liberté il voulait
parler. La liberté que je m’étais mise à disposition. La liberté que me
procurait cette ribambelle d’armes économiques toutes plus puissantes les unes
que les autres.
Depuis que j’étais rentré sur cette voie ferrée qu’était la finance,
j’avais effectivement ressenti que le monde était potentiellement à mes pieds.
Il suffisait juste que je me réveille de mauvaise humeur pour que je décide de
quitter mon job et me mettre à plein temps sur un véritable projet qui plierait
le réel vers mes desseins les plus obscurs. Et lorsque j’avais ce genre de
pensées, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer que d’autre tarés pouvaient avoir
les mêmes et qu’ils pouvaient peut être s’y mettre pour de bon.
L’humanité était en sursis, ça ne faisait aucun doute. Je me souvenais
étant petit, essayer de me ressaisir face à cette pensée récurrente qui me
poussait à attendre. Mais attendre quoi ? Je cherchais dans ma petite tête
de mioche, qu’est ce que je pouvais bien attendre. J’avais à peine dix ans et
je pensais déjà que le futur se devait d’être foncièrement différent ou alors
je me morfondrais dans l’ennui, dans les bras confortable de Dullness. Alors je
voulais qu’il y ait des mutants géants et des fées à quarante bras qui viennent
ébranler la cour de récré.
Et si finalement ces idées que je tentais d’enfouir en moi, étaient
une sorte de clairvoyance de mon inconscient. Et si mon Sur-Moi avait toujours
cherché à m’éduquer, à me faire comprendre que derrière ce monde fantastique
par lequel la télé essayait de me distraire, se cachait la lucidité des
derniers créatifs clairvoyants.
Pour trouver un terrain d’entente avec ce nouveau monde qui me tombait
dessus je devais analyser les ateliers qui m’avaient réellement fabriqué
L’inconscient de mon enfance était peut être finalement ce vers quoi
mon monde d’adulte allait se plonger. Tout était là. L’ubiquité, le clonage, la
radioactivité, le cancer, l’intelligence artificielle, la fin des croyances… ça
ressemblait étrangement aux avatars d’une boîte de pandore fraîchement ouverte
d’un mythe prométhéen de série japonaise.
Comment pouvait-on encore revendiquer que l’humanité eut déjà à
surmonter de telles épreuves dans le passé. Il fallait vraiment faire preuve
d’un aveuglant positivisme pour défendre cette idée. Il fallait tout simplement
être non-voyant.
Le monde adulte que j’avais à affronter tous les jours, n’avait
effectivement pas beaucoup de différences avec l’univers imaginaire que je
m’étais créé étant petit. La fée aux milles mains avait effectivement branlé le
collège tout entier. Sauf qu’elle s’était bien fait cracher dessus après. Et
j’avais rencontré les mutants géants au cours de mes réunions avec les gorilles
d’Accenture(1).
Me voyant partir vers les labyrinthes de ma conscience, Dawn décida de
me faire revenir à sa théorie.
-
Don’t make me laugh! That’s what I’m saying, you constantly overcome
resistance. You’re white, French, infinitely mobile, and you’re the elite of
capitalism. You’re ultimately equipped to harness free market’s networks. Do
you really want me to believe the crap you use to reassure blind people in
their servitude? How are you measuring your freedom?
-
As an individual or as a member of a bigger system?
-
It doesn’t really matter. It’s just a matter of scale.
-
(1) Number one in Management Consulting,
Technology and Outsourcing.
So
tell me how I should measure it.
-
By the resistance you have to overcome, by the effort it costs you to
stay in the air.
-
You mean the effort I need to do to be able to fly by plane.
-
Yes, it’s a bit simplistic, but it’s a relevant picture.
-
Ok I’ve got your meaning. It could be all the alienating hours I spend
lurking on the web to stay updated on what’s going on in the virtual world.
-
Yes, also. The trick is to seek the highest type of free man where the
greatest resistance is constantly being overcome. Somewhere “au loin de la tyrannie”, really close to
the threshold of the danger of servitude.
-
You speak French?
-
No, no, I just pretend. I met many French people when I was a diving
instructor.
Il se retourna vers Malissa.
-
What
about a « ménage à tlois ? ».
-
« Ménage
à trrois ? », what’s that? A threesome?
-
A freeeesome! Ah, ah, ah!
Ils étaient tordus de rire. J’avais du mal à articuler quoi que ce
soit d’intéressant. Ça me coupait toujours l’herbe sous les pieds quand je ne
savais pas vraiment quel était le niveau de français de mes interlocuteurs. Il
fallait seulement la fermer et attendre comme un con que cela ce passe. Mais Malissa
ingénument relança Dawn.
-
You see all guys are shocked. Ah, ah, ah! ...Hey speak! Say something! Dis moi quelque chose !
Je rigolais comme un débile tentant de me dépatouiller entre des
considérations linguistiques et religieuses. Je me demandais si Malissa était
vraiment musulmane. Si elle avait déjà pratiqué ce genre de truc. Mais Dawn me
mit une petite tape sur l’épaule. Il était tout sourire et semblait content de lui.
En me tendant un verre de jus de citron, il me raconta son histoire. Il
avait fait une petite fortune en montant un site web complètement débile, qui
permettait d’avoir une règle sur son écran. Il suffisait de dire quelle était
la taille en pouces de votre écran et le programme étalonnait les graduations
de l’image affichée dans le système métrique désiré. Au début il avait séduit
beaucoup de monde avec l’apparente futilité de son concept. Par la suite,
lorsque le phénomène de nouveauté ne suffisait plus à expliquer l’engouement
des utilisateurs, il s’était retrouvé avec un bon million de connections
journalières. Il fit une étude comportementale et revendit le bébé à Google. Il
devint ainsi assez célèbre dans l’Asie du Sud-est pour qu’on l’invite aux principales
soirées.
Il rencontra le fameux Goser à Tokyo, alors qu’il assistait à un
colloque pour chefs d’entreprises asiatiques. A partir de ce moment, il bossa
pour lui en tant que spécialiste de l’information. Je me demandais bien ce que
cela pouvait bien impliquer. Mais je commençais à comprendre que c’était sûrement
lui qui m’avait repéré et ce bien avant mon arrivée à Kuala lumpur.
Soudainement, je me demandai ce que pouvaient bien faire Richy. Je me
ravisai en l’imaginant en train d’essayer de faire venir Sonya à grand coup de
broutage de foune. Ou alors était-ce elle, complètement désinhibée, qui
essayait de le rendre dingue en le pompant jusqu'à l’aube ?
J’avais toujours pensé que Sonya était devenu lesbienne après son
service militaire, parce qu’elle était traumatisée par quelque chose que je ne
pouvais pas comprendre. Mais je ne pouvais pas arrêter de penser que si je le
voulais, je pouvais la remettre sur le droit chemin. Il aurait juste fallu que
je la touche un peu et elle me serrait tombé dans le bras comme une petite
fille. Je divaguais.
Dawn s’absenta pour aller rejoindre un groupe de jeunes malais tout
excités qui zieutaient de partout. Ils s’échangèrent des poignées de mains et
allèrent rejoindre Goser. Le prenant à l’épaule, ils semblaient discuter de
quelque chose de très important.
Visiblement Malissa ne s’y intéressait pas beaucoup. Elle me regardait
avec tendresse. Comme si elle se disait « Tu dois être complètement largué mon coco ? ». Et c’est
vrai que dans un sens j’étais paumé. Qu’est ce que je foutais au milieu de le
mafia locale, sans potes, sans repères. Je n’avais aucune idée où était passé
Mat, ni même Antoine. Ils semblaient tous être partis depuis longtemps. Je ne
savais pas où dormir ce soir et je n’avais aucun numéro de téléphone.
À la fois c’était la routine. Le plan habituel. Je me paumais toujours
comme ça, chaque fois que j’allais dans un nouveau pays pour rencontrer du
monde.
A la recherche d’un sourire complaisant, je m’approchai de Malissa. Je
la pris par la nageoire et je l’embrassais longuement. Elle était complètement
à donf. Je n’avais jamais provoqué autant de motivation avec une simple pelle.
Elle me mangeait la bouche.
Mais putain, comment se faisait-il que je me sentais encore comme une
proie autour de laquelle tournaient de gros requins portant des masques de
poissons clowns ?
N’étant plus vraiment très sûr de la situation, je jetai un œil sur
Goser. Malissa était-elle une pute, ou bien alors sa copine qui se mouillait le
slip à l’idée qu’un mec puisse avoir assez de couilles pour l’emballer juste
devant ses yeux.
Ça n’avait pas l’air d’être la deuxième option. Il ne nous consacra
qu’un coup d’œil furtif, pas plus intéressé que s’il s’agissait d’un gars
bourré venant de faire tomber un verre. Elle me kiffait peut être vraiment…
Il discutait sec avec Dawn. Ils avaient tous deux le crâne rasé sur
lequel leurs veines battaient au rythme de la house garage française de fermeture.
Finalement, Goser sembla satisfait alors que Dawn ne paraissait pas
avoir décampé de sa position initiale. Il n’y avait pas à chier ce gars avait
vraiment la classe en toute circonstance.
Ils passèrent devant nous et nous invitèrent à les rejoindre dehors.
On se cassait ailleurs.
La caisse était un peu petite pour tous nous faire entrer dedans.
C’était une Proton évidemment, mais pas mal foutue. Malissa s’assit sur mes
genoux. Le chauffeur mit un truc qui ressemblait un peu à David Bowie, mais en
beaucoup plus minimaliste. Ça parlait d’argent.
-
Keep
on waiting…
-
It’s
hard to say…
-
I find
patience…
-
Just
pay…
-
It
doesn’t please me…
-
Tu tu
!
-
O
release me…
-
Keep on waiting…
Je ne savais pas du tout ce que c’était que ce truc. Cela faisait déjà
un bout de temps que je ne comprenais plus ce qu’il de passait sur la scène
musicale. De l’extérieur j’avais le sentiment que c’était devenu une sorte de
grosse jungle où même les nouveaux courants ne pouvaient plus se faire de place
au soleil.
Tout le monde attendait le successeur du hip hop, mais il semblait nous bouder d’un flegme qui nous laissait
sans voix. J’avais ressenti cette tendance déjà avec
J’avais l’impression que tout était devenu produit, comme si le lien
avait finalement été établi entre la musique électronique et les produits de
grande consommation. Je ne voyais plus trop la différence entre un yaourt à
l’ancienne et un remix d’Indochine. Je devais sûrement être en train de devenir
un vieux con lucide qui ne comprenait plus rien à rien. Ou alors avais-je
toujours été un de ces néophytes qui pensent avoir toujours tout compris mieux
que ceux qui s’y intéressent vraiment. À la fois c’était sûrement la même
chose, il fallait que je danse comme une machine pour expier mon impétuosité.
Mais ça m’intriguait quand même cette musique qui me rappelait un peu
l’humeur Punk. Je me demandais bien
ce qu’ils pouvaient en penser de tout ça.
-
Where does it come from?
-
What?
-
The music we are listening to.
-
-
Where did you get it?
-
Josh, the DJ who was playing inside.
-
DJ Ekath?
-
Yes. He knows Antoine, the friendly guy who introduced us.
-
O, yeah, I met him, he is a very good friend of Mat as well.
-
Who’s Mat?
-
A friend of mine from
-
Who were the two Bulez with you?
-
Richy and Sonya? The Americans? I met them in
-
You have American friends?
-
Yes! So what?
-
No, nothing. I just find out it is kind of hard to build friendship with
Americans.
-
It could be. But Sonya isn’t really American but …
Je réalisai que j’allais dire à cette bande d’illuminés coraniques que
ma copine était juive.
Elle m’avait pourtant bien briefé là dessus. Je ne devais en aucun cas
sortir ma salle langue de commère à tout bout de champ dans ce pays. Les malais
étaient cools jusqu'à un certain point. Et de toute manière personne n’aimait
les touristes israéliens, tous des extrémistes à cran, tous fraîchement sortis
de leur service militaire, tous tellement perdus qu’ils étaient prêts à faire
n’importe quoi pour s’embrouiller.
Je ravisai en espérant qu’ils ne flaireraient pas d’embrouille.
-
… Her parents originally came from
-
-
In-between
-
So she is Muslim too?
-
No, no, she is agnostic!
-
And the other guy?
-
Richy, he is indeed a pure American from six generations. But he has
spent years traveling around the world. Especially in
-
Ah ah ah! Strange!
-
He is a really nice kind of guy. Very open and aware of what’s going on
in this world. He opened my eyes on many things.
La voiture traçait entre les banlieues interminables de la ville. Je
ne savais plus du tout où nous pouvions bien être.
Mais ce n’était pas grave. Le jour se levait doucement et nous étions
sur une colline qui nous donnait une vue magnifique sur le centre de cette
ville infernale.
On fumait beaucoup trop de clope dans cette petite caisse. Le
chauffeur qui devait bien connaître la route, s’énervait de plus en plus. Goser
embraya subitement sur mon passé.
-
Maxim! What were you doing in
-
Well nothing really interesting for a discussion so late at night. Well,
sorry… so early in the morning. Where are we going exactly?
-
Home… I don’t think it’s such an uninteresting story.
-
What?
-
The things you did in
-
I went there to study mathematics.
Soudainement l’atmosphère se plomba. Je sentais bien que tout le monde
était comme suspendu à mes lèvres.
Goser eut un blanc. Il savait que sa bande attendait de lui qu’il
assure. Mais finalement ce fut Dawn qui assura.
-
Well, you seem to be the kind of guy who knows about money, right?
A priori je n’étais pas là pour rien. Quoi? Fallait pas se voiler la
face, j’aurai été con d’imaginer qu’ils étaient tous sympas avec moi parce que
j’avais une bonne gueule. Ils attendaient de moi que je les sorte de leur
situation tordue avec les japonais.
Goser avait beau paraître sûr de lui, il sentait que le vent pouvait
tourner aussi vite qu’avec son histoire de planteurs de bananes.
-
Don’t be scared we have plenty of time to speak about it!
Cela me rassurait à moitié. Ils avaient préparé leur petit plan depuis
le début. J’étais complètement tombé dedans en imaginant que je gérais la
situation. Etait-ce les bulles de champagne ou les cachets qui m’avaient fait
voir la scène comme une inoffensive communion des âmes ?
Nous
nous arrêtâmes en face d’une gigantesque palissade en acier. Un petit mec à la
gueule défoncée par l’acné vint nous ouvrir. Il semblait complément déchiré, ou
fatigué. Moi aussi j’étais vanné, mais le cadre me redonnait un peu d’énergie.
Vraisemblablement la propriété dégorgeait la richesse.
Une grosse fontaine en grenouille m’accueillit en giclant son saoul
sur le parterre de frangipaniers où perlaient les premiers rayons de soleil. La
brise matinale ruisselait sur les arabesques du parement de pierre en assise
circulaire.
Globalement, la structure du bâtiment principal ne tolérait aucun
interstice. C’était une maçonnerie à joints vifs, taillée dans le bloc, du
travail sérieux.
Dans la pelouse fluorescente, il y avait quelques débris informes de
météorites et un gigantesque caillou arrondi sur lequel était allongé un groupe
de minettes en débardeur.
Un tapis de pierres volcaniques recouvrait l’allée vers la porte
principale taillée dans la roche brute. L’aile droite se prolongeait à une
bonne cinquantaine de mètres dans un dédale de moellons à peine dégrossis.
C’était vraiment joli tout plein. On se serait dis un peu à Bali avec ces
sourires un peu partout.
Mais plus j’en voyais et plus j’avais le sentiment que cette villa
était une véritable colonie de vacance. Et ce n’était pas juste parce que Dawn
me faisait penser à un instituteur.
Il y avait surtout l’age global de tous ces jeunes un peu partout.
Cela ne devait pas s’élever au dessus d’une quinzaine d’années. J’avais depuis
longtemps pris l’habitude d’ajouter au moins cinq ans de plus à l’age que me
donnait mes critères vieillissants de caucasien.
Les trois grandes russes, malgré leur maquillage de grandes dames, ne
devaient pas avoir plus de seize ans et ne paraissaient pas être des junkies en
manque de speed. Au contraire elles m’avaient tout l’air d’être de gentilles
filles sérieuses.
Téléphone Nokia 7610,
lunettes de soleil Dolce
& Gabbana, baskets Onitsuka,
les minettes qui se trimballaient en tortillant de l’arrière, avaient tout des
adolescentes converties à l'économie de marché.
Mais la comparaison s'arrêtait là. Goser m’affirmait qu’elles
croyaient très fort en Allah, et ce surtout depuis la guerre en Irak.
Réfugiées du Jihad
planétaire, puis exilées volontaires en
Jordanie pour apprendre le Coran,
elles avaient intégré son école coranique par soif d’éducation.
Le rayonnement de sa madrasa,
alignée en face de la grande mosquée Salahuddin Abdul Aziz Shah, faisait
converger les élites féminines musulmanes de la planète entière ; intellectuelles,
ambassadrices, théologiennes et informaticiennes.
La vie était rythmée par les cinq prières et, son enseignement se
composait de « tout ce qui définit
l'espace et le temps ». Il m’expliquait que le directeur adjoint de
l'école mettait en avant le devoir d'adaptation de la pensée musulmane. Dans
les programmes, ils avaient inclus les sciences, longtemps ignorées. Les
étudiants apprenaient cinq langues : le malais, l'arabe, l'anglais, le turc et
le latin.
En quatre ans ils étudiaient trente matières. L'objectif final était
que tout le monde puisse ensuite s'inscrire dans n'importe quelle faculté
internationale.
Le résultat de cette extension des programmes était que l'instruction
des adolescents n'était plus partagée avec l'école publique, mais entièrement
prise en charge par leur madrasa.
La vie s'y organisait en conséquence. Entre deux prosternations, les
jeunes femmes se retrouvaient pour étudier la physique quantique.
L'internat n'était pas obligatoire mais très fortement conseillé. Six
jours sur sept, les discours faisant l’apologie de l’intégrité musulmane
modelaient les jeunes auditeurs.
Il y avait même des cours d’athéisme, où elles apprenaient à comprendre
la manière de penser des incrédules. Cette matière était très controversée, ayant
tendance à pousser les élèves à utiliser les versets ambigus, les Mutashâbih, afin de servir inévitablement leurs propres
objectifs et espérances.
Pour Goser cette discipline avait tendance à se transformer petit à
petit en apologie du prosélytisme et son avenir au sein de l’école était très
incertain.
Il y avait eu déjà beaucoup de changements et il y en aurait encore,
m’affirmait-il avec conviction.
Par exemple, si la centaine de filles était maintenant inspectée
régulièrement pour s’assurer de leur virginité, il refusait d'y voir une forme
de phallocratie. Il invoquait « la
tradition, la morale », qui échappaient nécessairement à mon esprit
issu de l’Occident hédoniste plein de préjugés. Ce à quoi je lui répondis en
rigolant qu’en disant cela il tombait dans les écueils d’une interprétation
subjective des Mutashâbih.
Mais pour me faire une démonstration,
il appela une petite Yougoslave qui se prénommait Azara. Elle avait dix
neuf ans et se mit à m’expliquer qu’elle avait fait le choix de venir, parce
que dans les autres écoles, il n'y avait pas assez d'autorité et surtout trop
de mauvaise drogue. Lorsqu’elle apprit que j’étais français, elle me fit part
du dégoût que lui inspiraient pêle-mêle la consommation de cames capitalistes,
l'homosexualité du maire de Paris, l’absurdité de la loi sur le voile et le
désintérêt grandissant de la jeunesse occidentale pour les sciences pures.
Ensuite le discours de Goser se durcit légèrement et il m’expliqua que
tout cela était la conséquence du triomphe des nationalismes issus de la
mauvaise digestion des concepts occidentaux. Pour lui la notion d’état était un
gros piége dans lequel s’engouffraient les esprits trop libres. Pour l’éviter
jusqu’au bout, il niait toute influence des docteurs de la foi saoudiens ou
européens. C’était pour cette raison que le bâtiment de la madrasa n’était pas totalement construit. Ils avaient délibérément
laissé ces porcs à la porte. Ils voulaient rester fermé aux influences
politiques. Du coup, ils avaient dû travailler avec discrétion et dans des
conditions difficiles.
Entre les mondes musulmans et capitalistes, la philosophie de l’école
semblait balancer avec la même grâce que ses petites pensionnaires.
L'année dernière, une trentaine de ces nymphes étaient allées étudier
au Caire au cours d’un échange ; d'autres en Jordanie, en Libye ou au
Yémen. Ils en avaient tiré d’énormes bénéfices en matière de coopération
internationale. L’Imam de l’université
d’Al-Azhar
avait même félicité personnellement cette initiative en la définissant comme « une incontestable affirmation de la
prévalence de l’enseignement religieux ».
Au milieu de tout cet entrain, je commençais un peu à tourner de
l’œil. Je n’en pouvais plus de vouloir m’allonger dans cette pelouse toute
fraîche à l’ombre d’un banian. Mais le maître de maison ne semblait pas
partager mon impatience. Il rayonnait de fierté en étalant sa conception de
l’éducation musulmane, de sa morale universelle et du bien fondé de l’Islam.
Dans le bureau moderne du directeur, sous le verre de la table,
trônaient les plans de leur projet à Amsterdam.
Goser m’expliqua qu’ils avaient travaillé sur ce projet un bon moment
avec des amis marocains basés à Amsterdam dans l’anneau du canal Est.
Malheureusement à cause d’implication dans des histoires liées au réseau
Hofstad, ils durent laisser tomber
leur projet. Les tensions anti-musulmanes étaient omniprésentes au sein d’une
population encore traumatisée par l’assassinat du réalisateur.
La municipalité avait refusé le dossier dans lequel
ils décrivaient les bénéfices partagés qui en ressortiraient. Ça aurait rajouté
de l’eau dans l’acide. Mais ce n’était que parti remise et ils avaient déjà un
nouveau projet à Seattle. Leur nouvelle école serait financée par les fonds
ouverts par le gouvernement pour promouvoir l’intégration de l’Islam au sein de
la culture américaine.
Enfin tout ça c’était la version officielle, le
baratin qu’il sortait pour faire propre face aux élèves, à leurs parents et à
leurs professeurs.
Goser se ressaisit en constatant mon air méfiant et
il m’expliqua les ficelles de leur mécénat.
-
I truly think ’’normal men’’
don’t know that everything is possible. If one seriously embraces twentieth
century history, one will see the infinity of the event horizon. That’s why; of
course this educational venture is just for show! We all went into a critical
point when we discovered our business started to be really wealthy. And we had
to find a solution to stabilize our assets, from both financial and spiritual
aspects.
-
You mean this madrasa is a big money laundry. Right?
-
And a soul washer! But it’s not
big enough… We thought we would have more autonomy, but the Malaysian
government is always encroaching on our territory by asking us to play fair.
-
Sounds understandable for a
government to get interested in education…
-
The government is inevitably corrupted!
So we even came out with the addition of a new topic to our program, stealth
finance! Thus we would have been able to recruit our bankers from within the
school. Eventually, it just collapsed, due to a lack of suitable teachers and
to recurrent inspections.
-
It’s impressive how far you want
to go. You guys really want to be connected with the present… within the modernity…
in the cradle of human knowledge… where civilization and culture are concurring
with each other in a potential state change. It’s so damned true, I have
troubles to believe it…
-
If you think it’s so true, it just
means you’re all fine. You can easily understand what we are doing here.
-
Yes, but even if it sounds
realistic to me I’ll never try to set up something like this by myself.
-
Of course, nobody can do anything
like this alone. I’m the one who is describing you everything, but don’t
imagine I’m its creator. Don’t forget we’re just small Indonesian people. This
is the result of so much work, trust, harmony and convergence from many people
who share hope and goal. That’s the reason why it looks so complex. That’s the
reason why it sounds so artificially true.
-
O yeah… If I wasn’t in front of
you to see clearly that your face is not lying, you can admit I could be really
suspicious.
-
So do you understand what we need from you?
-
To tell you the truth, not really… I just wonder why you aren’t just
earning an official financial adviser… There are plenty of those kinds of
people everywhere. And you could find a Muslim one you could rely on with
better trust.
-
I see. You want me to reassure you because you’re asking yourself, why I
am asking you and not someone else.
-
Yes, it’s reasonable… we just met each others today and you already
trust me to play with your money? You need to admit it sounds a bit odd.
-
Of course I got your point. But you need to consider that before you
arrived I had a longer talk than what you could have imagined with your friend,
Antoine. And considering the respect he is showing to you, I already know
exactly who I am talking to. I know you think that organized crime by its
anarchist aspect, transcends not only morality but also the sacrosanct
nationalism you guys avoid so much. It means you’re not relying to your nation
anymore, because you know it is dead already and it’s not going to help you
find any kind of fulfillment. True?
-
Damned, it’s so true, you scare me. You should take it easy with me or
I’m going to freak out? How do you know this? Is it another interpretation of
the Koran that describes how
inevitably are incredulous people turning after few generations?
-
No, no… It’s just what your friend told me. But you’re right, it’s also written
in the Koran. Of course. So?
-
So… Yes why not. Let’s see what you really need.
-
I need our money to be as versatile as discreet. I can feel something is
happening in the highest sphere of investment philosophy. And only few people
know about it, because it needs a huge IT background to understand what it is
exactly about. It’s Dawn who triggers my interest on it. You know he is a
computer wizard too. And secondly there is this story with the Japanese Yakuza.
We aren’t afraid of them but they are so easy to pay. Now we need to rely on
some Algerian guys in
-
But aren’t you afraid I will screw you if things turn wrong?
-
Maxime, please… We already spoke about it. I don’t know what your real
position is. Of course I don’t, and I will never know it for anybody. It’s
because I don’t care. What I care about is where you are going!
Sur ces paroles Dawn rejoint la conversation pour nous présenter
quelles étaient ses attentes.
-
I found out we need a constant cash flow of five millions ringgits per
month.
-
Wosh… Ten millions Hong Kongs! That’s a lot of money man. You want me to
clean all this money without anybody noticing anything?
-
No, you just need to invest it for a client.
-
Who’s this client?
-
A Pakistanis jeweler in
-
No way! Nothing is smooth. I need to do some hacking to do this.
Otherwise I cannot see how I could explain the transactions…
-
Don’t worry about the hacking, I’ll just do it.
-
What? You think you can hack banks! It’s even more protected than a
nuclear power plant.
-
A nuclear power plant is easy to hack indirectly. It depends on what you
want to achieve.
-
Ok, I see, you want to play… What about triggering a new
-
I can show it to you right now.
Sur ce il demanda à ce qu’on lui apporte un ordinateur portable. Il
m’invita à m’assoire tranquillement dans le gazon avec lui pour contempler la
vue que l’on avait sur le nouvel aéroport.
-
Isn’t it crazy, the rapidity we are evolving? Few years ago this airport
was not even here.
-
And I was still in
-
So let me show you something. You see this plane approaching for
landing. The Cathay Pacific one.
-
Yes, it’s a bit far but I can see it.
-
Do you know about the great circle and the small circle?
-
No…
-
Look!
L’avion était en train de descendre tout pépère à plus de 500 mètres
d’altitude.
Soudain il appuya avec assurance sur une touche en relevant ses yeux
de son écran pour fixer l’engin comme s’il allait lui obéir du regard. Il
levait les bras comme si il voulait faire bouger le soleil.
Je fus pris d’une panique viscérale lorsque je réalisai que le 747 se
mettait sensiblement à se relever au même rythme alors qu’il n’était plus qu’à
quelques dizaines de mètres de la piste. Je n’en croyais pas mes yeux. De si
loin, je pouvais voir la carlingue se redresser comme si elle allait repartir
en l’air.
Il frappa son clavier de nouveau et l’avion se remis à atterrir
normalement.
-
What da fuck! How can you do that? You just asked the pilot to do it for
you? Did you? Don’t try to make me believe you did it with your computer right
here.
-
Not really this computer but with this keyboard.
-
How can they let this happen! It’s not possible they can be so
vulnerable. They are going to investigate about it! How can we be so
vulnerable?
-
It’s because those giant juggernauts cost a lot to maintain up there. So
they never really update the security layer of their GPS(1).
-
But it’s so fucking dangerous!
-
And to answer to your previous request, with this kind of remotely
commanded missiles, there is no need to hack the power plant directly. You just
smash it into the cooling infrastructure, and you’re fine…
-
Well… It’s scary! How many people apart from you can trigger this shit?
-
(1) Global Positioning System, a worldwide
radio-navigation system formed from a constellation of 24 satellites and
their ground stations. It uses these "man-made stars" as
reference points to calculate positions accurate to a matter of centimeters.
Actually
quite a lot. I can tell the forum where I learned this is pretty well browsed,
by some gurus way more powerful than my group. After 2000, it uses to be a very
hot trick to do for one year. Many people were turning crazy about plotting
plans to take full control of a plane without even moving from their home.
Nowadays it’s a pretty easy job to do. You can find it with a little bit of
Google. But of course now you need to have access to their network, and this is
another story. After a kid managed to do it far enough for the pilot to notice
the plane was really possessed by something, the security department eventually
started to investigate. The kid was pretty slimy and some hackers even give
them a hand to clean it up.
-
You should give me access to your forum…
-
I would teach you how to get there you’ll never be able to remember the
way you did it. Forget it. And anyway even the users would check your ass like
crazy and they would kick it off right on. They would never trust such a
newbie.
-
Never mind, you must be right, who knows what will happen if I knew how
to do this and I woke up in a bad mood. There are so many airplanes flying around
Central…
Allongé dans l’herbe je fixais le ciel en pensant à
beaucoup trop de choses pour que cela soit cohérent. Dawn me tira de mes
torpeurs en me tendant une clef USB qui contenait la signature SSH(1) que je devais utiliser
pour relever nos correspondances.
Il était déjà au courant que je devais rentrer sur
Singapore avant la nuit. En faisant preuve d’une obligeance remarquable, il
m’appela un taxi qu’il paya pour me renvoyer dans le parc d’attraction.
(1) Secure Shell est un protocole mis au point en
1995 par le Finlandais Tatu Ylönen. Il permet à un client (un utilisateur
ou bien même une machine) d'ouvrir une session interactive sur une machine
distante (serveur) afin d'envoyer des commandes ou des fichiers de manière
sécurisée. (2) Elle avait dit ça en français.
Malissa allait en profiter, ayant « quelque chose »(2) à y faire. Si je n’étais
pas aussi fatigué, je me serais réjoui de passer ces quelques heures en sa
compagnie, mais j’étais plutôt saoulé d’avoir encore à me tenir convenablement.
Elle, elle était resplendissante, comme si rien ne
c’était passé et qu’elle venait de finir son petit jus d’orange après avoir
passé une nuit romantique. Alors que moi, avec ma tête de spectre qui veut se
faire passer pour un bisounours, je
ne devais pas en tartiner très large.
Mais cela ne l’effaroucha pas pour un sucre. Elle
était de très bonne humeur et avait de l’énergie pour deux.
Goser vint m’embrasser en me promettant que ce jour
serait marqué au plus profond de ma mémoire comme le véritable tournant de ma
vie. Pris dans l’excitation des cérémonials de salutation, je mis plusieurs secondes
à réaliser ce qu’il venait de me dire.
Pris d’un accès de lucidité, j’ouvris la fenêtre de
la Proton pour héler Dawn.
-
By the way Dawn ! Two
investors! Not just one. I need one more for your Algerian guy!
-
How come on! Don’t be so coarse!
-
Sorry man! See you soon!
Dawn leva la main dans un ultime élan d’amabilité
pendant que je quittais l’enceinte de l’école.
Malissa s’était déjà allumée une Salem en fixant
l’appuie tête. Elle se tourna vers moi en me demandant si je savais utiliser un
cypher(1) SSH.
Bien sûr, je savais ce que voulais dire cet
acronyme, Secure Shell, je l’avais
déjà utilisé pour vider le serveur mail d’Uniform,
mais ça n’allait pas plus loin.
Elle m’expliqua alors comment cela marchait. On
m’avait ouvert un compte sur un système géré par une compagnie dénommée NNC ;
No Name Computing.
Pour me connecter à leur réseau, il fallait que
j’utilise un terminal en pointant vers une adresse qui pouvait changer. Je
serai averti en avance si c’était le cas. En aucun cas je ne devais imprimer ou
même copier où que ce soit les informations auxquelles j’accéderais. Tout ce
qu’il y avait sur ce compte devait rester sur le compte. Il ne s’agirait que du
strict minimum envoyé au format mail.
Heureusement elle m’épargna de devoir décrypter moi-même
un jeu d’instructions minimalistes qui seraient codées sémantiquement et,
ensuite de recevoir la solution de manière détournée en allant consulter une
page web de lingerie sur victoriasecret.com.
(1) une clé, un chiffre. (2) Program
for Internet News & Email - is an old tool for reading, sending, and
managing electronic messages, originally conceived in 1989 as a simple,
easy-to-use mailer for administrative staff at the
Je n’avais pas de mot de passe pour me connecter, mais juste un
identifiant et cette énorme clef de 1024 bits. Tout était déjà configuré, je
n’avais plus qu’à apprendre à me servir de PINE(2). Malissa rigola en me
prévenant que ça n’avait rien avoir avec Outlook.
J’étais abasourdi de constater que cette créature en
plus d’être resplendissante, en savait beaucoup plus que moi en matière de
sécurité informatique.
Mais après la démonstration de Dawn, à quoi
pouvais-je encore bien me rattacher ?
Demain j’allais prendre l’avion pour retourner au
travail comme si de rien n’était ou alors allais-je peut-être m’écraser comme
un con dans le tas de charbon de la centrale électrique à Lama Island.
J’espérais fermement que ça allait être un Airbus
comme ça je pourrais consulter en tout temps où j’étais grâce à l’affichage
temps réel du système de positionnement global.
C’était chouettement bien fait leurs nouvelles
cartes. Ils en faisaient la pub dans l’avion en disant que bientôt ce serait
accessible au sol, depuis les téléphones portables…
Mais putain, les avions avaient des failles de
sécurités géantes à cause des budgets de maintenance qui fondaient aux soleils.
Et pendant ce temps, des trous de balles d’informaticiens s’amusaient à
proposer aux service de communication des aéroports, un nouvel étalage de
gadgets marketing tous plus dangereux les uns que les autres. Fallait vraiment
qu’ils aient rien à foutre pour leur refiler des trucs pareils.
La technologie était une histoire grossière inventée
par des gens qui s’ennuient, dont on laissait l’oisiveté rythmer l’évolution de
nos outils quotidiens. Elle filait librement en rencontrant de moins en moins
de résistance, comme une bonne mécanique de guerre bien huilée, une machine
silencieuse et rapide…
Ce missile sifflant au dessus de nos têtes insouciantes
nous était-il devenu trop familier pour que l’on n’ose le remettre en question ?
III
Hysteria
” … « toi seul
est réel » ; c’est ainsi que nous sommes devenus mari et femme, avant de
devenir des amis et cette amitié ne fut guère de choix mais de noces
clandestines. Ce n’était pas deux moitiés qui se cherchaient en nous : notre
unité surprise se reconnaissait, tremblante dans une unité insondable. Ainsi
nous étions frère et sœur, mais dans un passé lointain avant que l’inceste
devînt sacrilège...”
-- 1934 L.A.Salomé (Ma vie)
La
rame partiellement pleine filait vers le continent à trente mètres de fond. Plongé
dans “ la fascination du pire “,
je faisais abstraction de mon entourage.
Je me dirigeais vers Shenzhen pour rencontrer Ali, l’algérien. C’était
la première personne reliée à Goser que j’allais rencontrer physiquement depuis
mon retour de Malaisie. Dawn m’avait prévenu que je risquais d’être un peu
surpris par son caractère explosif.
Je relevais la tête innocemment, pour réaliser qu’une plantureuse
goélette venait de s’asseoir sur le banc opposé. Elle était brune, classieuse
et surtout, ne portait pas de masque.
Il y avait tellement peu de personnes qui ne portaient pas de masque
dans les lieux publics, que ça contrastait forcément. C’était un peu comme un
père Noël sur une plage ou une astronaute française dans une station orbitale
russe.
Elle avait quelque chose d’oriental dans les traits de son visage, avec
ce type de bouche caractéristique des anglophones natifs. Elle était sûrement métissée
asiatique caucasienne, ou peut être était-elle tout simplement indienne.
Enfin peu importait, ce qui me frappait c’était cette apparition
subite de tant de beauté.
En deux semaines, on avait fini par oublier ce qu’était un visage
humain découvert. J’avais vécu le même genre de phénomène en Suède. J’avais
rapidement fini par trouver ça normal d’avoir les cheveux blonds.
Ensuite en Chine, je m’étais habitué à ce qu’un être humain ait une
tête d’asiate. Et voilà qu’en quelques jours, j’avais déjà assimilé qu’un
visage n’était plus qu’une paire d’yeux montée sur deux pattes.
Tout s’était accéléré depuis les premières rumeurs de grippe du
poulet.
C’était bien sûr Sam qui avait tiré la sonnette d’alarme le premier.
Nous étions tout défoncés avec Sonya et nous buvions ses paroles. Il
n’avait jamais été du genre pessimiste ou même alarmiste. Alors, quant il attirait
l’attention sur un sujet précis, ça devenait tout de suite passionnant. Nous
étions scotchés à son récit apocalyptique qui décrivait son expérience de
l’épidémie de 2003.
Cette histoire nous était finalement complètement passée au-dessus de
la tête.
A mon arrivée j’avais eu quelques briefings de part et d’autre, mais
rien de plus. La plupart de mes collègues n’étaient pas encore arrivés à cette
époque et ceux qui l’avaient vécu ne juraient que par les chiffres.
Pour eux le SARS, c’était “huit
mille”. “Huit mille“, pour huit
mille morts et pour l’index HSI(1) qui
avait frôlé sa pire valeur depuis 1997. Autant dire que, vu sous cet angle, ça
ne faisait pas très peur.
Ce fut finalement
Sonya qui m’ouvrit l’esprit, en mettant en parallèle son expérience
new-yorkaise. Je ressentis soudainement le caractère effrayant qu’induisait
tout type d’épidémie. Que cela soit la peur ou une maladie, il semblait
inévitable que les êtres humains se mettent soudainement à révéler une nouvelle
nature. Graduellement, plus la pression de la crainte augmentait, plus la
panique se répandait comme une grosse vague incontrôlable.
Ils étaient tous deux d’accord pour admettre que les institutions
politiques conventionnelles ne pouvaient résister face au chaos engendré par
l’effroi. Et une fois le noyau politique touché, notre cadre de vie devenu si
spécialisé s’écroulait en quelques semaines.
Sam était au max.
-
The weirdest concept you need to figure out is the incredible velocity
of the spread. In two days the street was filled up with scared people wearing
masks. And all the conversations were converging to this subject. Every body
had his own theories and concerns. It was a big mess!
Sonya embraya mécaniquement.
-
It was the same in
-
We experienced the same kind of behaviors with Mainland Chinese. Every
body was really suspicious with them. I remember one day in a quite packed
elevator, a Chinese woman and her kid wanted to enter with us. A tall guy
started to insult them, saying they were behaving like cattle…
-
It’s so sad how people turn really rude when it’s not going as they were
used to. You know, I even stopped taking the subway. I was so scared I was
avoiding everybody and I was going to work by bicycle. There were all those
stories about a potential bacteriological threat. I had no idea where the next
drama would come from. Every thing was suddenly turning potentially possible… I
even immobilized a plane for half an hour because I refused to get in it as
long as an Arabic guy wearing a long beard didn’t leave right away… After all,
I think it must have been even tougher for him. Because, one again, every
passenger was with me… Eventually I imagined being him, and I really felt
scared with all the hatred it has inspired me…
-
Hey guys, you freak me out! Let’s roll another joint!
Mais même après s’être remis un joint dans les neurones, ce sentiment
insidieux de remise en question de mon confort soi-disant acquis ne voulait me
quitter. Je cherchais à saisir pourquoi je n’arrivais pas à cerner de quoi ils
parlaient réellement. Et surtout, qu’avait-il pu bien se passer dans leurs
têtes pour qu’ils soient toujours aussi à vif sur le sujet.
Sam ne lâchait pas l’affaire, il voulait absolument nous montrer
l’ampleur que prendrait la situation si une épidémie plus dangereuse venait à
frapper la ville. Je lui rétorquai que ça ne serait pas la première fois que ça
arriverait, mais qu’on avait toujours réussi à s’en sortir. A cela il répondit
que bien sûr l’humanité y survivrait, mais que je n’avais aucune idée des
souffrances par lesquelles je passerais pour échapper à une telle catastrophe.
Pour cela, je devrais me transformer en une autre personne. Je devrais devenir
un chasseur sûr de lui et de ses réelles motivations. Je devrais discerner
rapidement ce que seraient mes réelles priorités dans la vie, en évitant
minutieusement les personnes avec qui j’avais des relations superficielles. Ce
serait un travail sur soi irréversible, usant et poussant vers des chemins très
éloignés de la morale.
Sonya était complément d’accord avec lui, je n’osais intervenir. De
toute façon, personne n’arrivait jamais à être en désaccord avec Sam, il ne
cherchait jamais à débattre. Ce mec avait tellement bourlingué et souffert,
qu’il était devenu un puit sans fond de sagesse.
Pour lui, la vague de froid de cet hiver allait augmenter les
probabilités d’apparition d’une nouvelle épidémie. Nous ne comprenions pas
pourquoi il en était si certain. Il finit par nous avouer qu’ayant travaillé
dans beaucoup d’hôpitaux, il avait tissé un réseau assez intéressant de
personnes travaillant dans le domaine médical, plus particulièrement en
virologie. Et la même personne qui l’avait alertée deux années auparavant sur
des risques probables d’épidémie, venait de l’avertir de nouveau.
C’était exactement le même scénario, la WHO avait déjà secrètement
activé son réseau “global influenza
laboratory“.
Nous tentâmes de vérifier ses dires sur le site web officiel de
l’organisme. Il y avait effectivement des cas inquiétants d’infection au H5N1 raportés,
mais pas de références à un quelconque branle-bas de combat des cellules de
veille épidémiologiques. Une indication concernant les risques accrus dus au froid
et au Tsunami rappelait qu’il fallait tout de même rester sur ses gardes. Mais
tout cela était très mitigé, les foyers infectieux vietnamiens étaient tous
sous contrôle.
Nous étions circonspects. Même si Sam ne remettait pas en question les
dires de son ami médecin, il considérait Internet comme une sommité de la
connaissance humaine à laquelle il fallait témoigner un respect
quasi-religieux. Il ne comprenait pas grand-chose à ses aspects techniques et
laborieux, mais il n’en avait pas moins une représentation pertinente de ce
gros zinzin.
Alors ça le faisait cogiter de voir que sur Internet, on ne disait pas
exactement la même chose que dans ses réseaux d’information bien à lui.
Sonya en rajouta une couche, en lui expliquant que son histoire pouvait
être vraie et ce même si l’organisme le démentait. Toutes les organisations
n’actualisaient pas forcément leur politique de communication à chaque fois
qu’elles changeaient de cap. Il fallait d’abord qu’elles réfléchissent aux
conséquences. La WHO, avec toute l’estime qu’elle lui témoignait, ne pouvait
échapper aux contraintes auxquelles les multinationales, les religions, ou la
science devaient faire face chaque jour pour survivre.
Elle attira
notre attention sur un événement qui était passé inaperçu.
Pendant cet
étrange début d’année, les rayons cosmiques dégagés par une explosion qui avait
eu lieu il y a cinquante mille années avaient atteint la Terre. C'était une
étoile à neutrons, l’objet céleste le plus étrange avant le trou noir, qui
s'était désintégrée dans le vide en libérant en un dixième de seconde
l'équivalent de l'énergie fournie par le soleil en cent mille ans. Ça
s'appelait un Magnetar en astrophysique. Les astrophysiciens pensaient bien que
ça existait, mais n'en avaient jamais observé jusque là. C'était tellement
puissant que ça avait modifié notre ionosphère. Si c'était arrivé à mille
années-lumière de nous, on n’aurait plus été là pour en parler...
J’étais surpris
que Sonya s’intéresse à ce genre de nouvelle scientifique. Mais elle voulait
souligner que si l’on en parlait seulement maintenant, c’était parce que les
spécialistes qui avaient repéré les rayons avaient attendu plusieurs mois avant
de lâcher l'information, histoire de d’abord mesurer les implications de leur découverte.
Mais je ne pouvais
pas être d’accord avec elle.
-
No, I don’t think you need to analyze this story in a conspiracy theory
angle. It’s just the normal validation pipeline of science taking a long time. Nothing else!
-
Maxime, you disappoint me… Are you still drawing a clear line between
science and the rest of human activities? Of course science is the biggest
conspiracy apparatus that ever emerged from mankind. You got all the
specifications; Network structure; self containment and autonomous growth;
complex organization overtaking the isolated human aspirations. You should open
your conscience wider than your little pumpkin head. This giant magnetic quake
is here to make us remember our perception is fooled all the time and we should
train ourselves to find analogies and patterns in the little information our
conscious mind manages to gather. The epidemic Sam tries to warn us about is
definitely a realistic threat. Not only from the viral point of view but also
from all connected aspects. It seems close to the fear I experienced with Muslim
people.
-
Oh come on! You can’t compare the Muslim scarf and the mask!
-
Ah, ah… You captured my picture very clearly. Yes, of course you can.
This image didn’t spawn into your mind for no reason. The mask you guys were
wearing carries a tremendous amount of symbolic meanings.
-
Yeah, yeah… I don’t want to be scared by this. It seems you spent too
much time with me here. Your mind seems to be a mirror of mine now.
-
Anyway, instead of thinking you’re the only one who matters here below, you
should just try to reduce the amount of bullshit you’re saying and keep focus
on what’s really important. Like what’s really happening where you’re living.
Because I’m flying away in two days, anyway…
-
Well you know there are many Honkies in
-
Maxime? Don’t be so coarse! Don’t worry… If things turn really bad for
you. I’ll come for rescue. You know I really do care about you!
Et le malheur était qu’ils avaient eu raison. Pour une fois que je
n’imaginais pas le pire, et bien, il fallait qu’il arrive.
Une semaine après son départ, les premiers cas de SARS s’étaient
déclarés à quelques pâtés de buildings de la tour où je travaillais. C’était
terrorisant.
Même si ça n’avait pas l’air de trop faire peur aux chinois, qui
semblaient être rôdés aux mesures d’hygiène en cas d’épidémie et qui continuaient
leur petit train-train quotidien. Sauf qu’instantanément, ils s’étaient tous
mis à porter des masques de toutes les couleurs, changeant ainsi la ville en un
gigantesque hôpital.
Les trajets obligatoires dans les rues si grouillantes de vie se
transformèrent en une cauchemardesque excursion dans l’enfer de la paranoïa.
Le boucher si sympathique avec son énorme hachoir et sa viande pendue,
le poissonnier avec ses grosses lunettes écaillées, le vendeur de tripes qui
sentaient la merde; ils devenaient tous autant de foyers de contamination
potentiels.
Les échoppes à soupe de serpent semblaient s’être métamorphosées en
comptoir de charlatanisme en tous genres, vendant des remèdes miracles à base
de ginseng et d’hormones de rhinocéros.
Il semblait qu’une énorme quantité de vautours tournaient autour de la
peur des gens. C’était impressionnant de voir l’inventivité dont ils faisaient
preuve dans une période aussi morbide. Cela créait une effervescence
imaginative que je n’aurais jamais soupçonnée. L’être humain avait des
ressources inépuisables.
Et ce qui était le plus marquant, c’était comment de simples objets avaient
soudainement revêtu une extrême importance.
Les si communs boutons d’ascenseurs, de téléphones, de clavier
d’ordinateur, les numpads des distributeurs de billets, devenaient tous des
points de convergence sur lesquels s’accumulaient les craintes les plus
virulentes. Et bien sûr le masque. Ce petit bout de tissu concentrait tout ce
que cette épidémie pouvait représenter.
Il couvrait le visage en ne nous laissant s’observer que par les
miroirs de l’âme. On devait mettre son ego et son individualisme de côté pour
son propre bien et celui de la communauté.
Le masque était l’abréaction de notre impuissance, qui nous poussait à
devenir les dociles agents de Pékin.
Pour éviter de tomber sur les regards qui insistaient
sur sa magnificence, la splendide créature fixait le vide droit devant elle
avec élégance
Heureusement, j’avais mon bouquin pour éviter de scotcher sur elle.
Mais je n’arrivais plus à m’intéresser à ces conneries de misère sexuelle sur
fond de carnet de voyage cairote.
Je tentais de m’intéresser à ce qui se passait sur l’écran de la
console portable de l’ado assis à ma droite.
Il promenait une minette en débardeur et canon scié, dans un univers
apocalyptique peuplé de voitures retournées et d’immeubles en flammes. Les
graphismes de cette console étaient sidérants.
Je fus vite pris par le jeu. La nana toute haletante se retrouvait
piégée au milieu d’un parking avec des zombis qui lui arrivaient lentement mais
sûrement de tous les côtés. A chaque fois qu’elle en shootait un, elle se
retournait nerveusement pour assurer ses arrières. Elle n’arrêtait pas de
vérifier tous ses angles morts comme une psychotique.
A la fois, je comprenais sa réaction; au rythme auquel les cadavres
affluaient, elle devait économiser ses balles et faire mouche à chaque tir ou
ça allait mal finir.
L’animation des têtes se prenant la décharge de plomb était
ahurissante. A bout portant, la balle arrachait la cervelle de manière non
générique. Si le coup partait plutôt à droite, c’était bien la partie gauche
qui giclait en éparpillant la moitié du crâne du pauvre zombi stoppé net dans
son entreprise de cannibalisme.
Si le rythme auquel ils continuaient à arriver ne commençait pas à
devenir dangereux, je les aurais limite pris en pitié. Il fallait comprendre ces
excités, dans un univers pareil, ça devait être rare de voir des playmates
aussi peu vêtues.
On était vraiment loin du bon vieux temps où les cadavres disparaissaient
comme par enchantement pour alléger le calcul. Les cadavres s’empilaient les uns
sur les autres en créant un véritable mur de corps ensanglantés.
La guerrière vérifia son arsenal qui commençait à s’épuiser. Fallait
qu’elle se fasse une porte de sortie à la grenade dans la construction macabre
qui l’entourait. Mais au dernier moment elle se ravisa, constatant que
l’explosion lui serait fatale. Elle repassa au Magnum et continua à shooter
machinalement les adversaires qui commençaient à lui arriver par le haut en
escaladant la montagne de viande.
Soudain l’écran se rougit violement. Un message l’averti qu’elle
n’avait plus que vingt minutes pour trouver du sérum de décontamination, elle
s’était fait mordre. Il y avait effectivement un enfant mal fini qui avait
réussi à ramper jusqu’à elle pour lui mordre le mollet. Elle l’acheva
férocement de deux balles de 357, histoire de ne vraiment plus voir sa salle
tête de mort-né.
C’était bien ce que je pensais, d’où elle se promenait en short ?
Il fallait bien que cela arrive dans une telle tenue. L’heure était grave.
Finalement les corps se mirent à voler en éclat en s’écrasant contre
les murs.
Une espèce de taré super musclé en marcel s’était frayé un passage en
envoyant balader les corps contre les murs du parking. Il avait l’air
complètement défoncé aux amphétamines de combat, son aide soudaine n’était pas
superflue.
Tout cela se terminait bien finalement. Le joueur s’autorisa une
petite pause en soufflant, pour constater avec satisfaction que j’avais suivi
ses péripéties.
Je lui fis un petit clin d’œil et je tentai de m’intéresser de nouveau
à mon livre.
Mais que faire, plus ça allait et moins j’arrivais à m’enlever de la
tête que la lecture était une faiblesse de l’esprit. Que c’était pour les
loosers, comme le disait si bien Iro.
Le cinéma et la lecture, au même titre que la télévision, sont des
passe-temps de moutons.
Ils impliquaient un état végétatif passif. Alors que les jeux vidéo
étaient une véritable activité créative et enrichissante.
Autant dire tout de suite que la première fois qu’il me tint ce type
de discours, je fus profondément choqué de constater à quel point il pouvait
manquer de style.
Mais je devais maintenant avouer que ses idées s’étaient frayées
gentiment, mais sûrement, un passage vers la partie la plus sensible de mes
pensées ; et que je ne lisais jamais plus un livre sans me demander
plusieurs fois si je n’étais pas en train de perdre mon temps.
Tout en pensant à ce ramassis d’inepties d’incrédule, je n’avais pas
réalisé que je m’étais attardé depuis un peu trop longtemps sur la divine muse
qui me faisait face.
Au moment où je décidai de détourner le regard, je fus parcouru d’un
frisson irréel.
Une sorte de voix inaudible m’hurlait de me concentrer et de regarder
la réalité en face.
-
Mais
vas-tu comprendre que tu n’es pas encore éveillé ? Tu es au purgatoire de ta
conscience et ce que tu perçois n’est qu’une illusion. Comment peux tu imaginer
que l’on puisse déjà avoir entre les mains une console portable qui génèrerait
des graphismes encore plus impressionnants qu’un ordinateur personnel hors de
prix. Réfléchis deux secondes au lieu de t’enfermer dans une réalité qui n’est
propre qu’à toi et qui ne te relie que très dangereusement à ta psyché
pré-formatée d’humain. Il y a urgence !
Je soufflais très fort, autant que lorsque j’avais pressenti qu’il
était arrivé quelque chose à mes parents. Mes sens me faisaient faux-bond en me
laissant seul dans un monde onirique et désolé. Mon corps était tout cotonneux
et mes oreilles sifflaient. Des taches apparaissaient sur les dernières images
que je percevais. La brune me regardait fixement avec des yeux de spectre, en
enfichant son âme au plus profond de ma faiblesse. J’avais l’impression de voir
ses cheveux tourner au gris et se lever comme si ils lévitaient dans les
airs !
Je me pétrifiai de peur en sombrant dans l’obscurité.
Je
me réveillai épuisé, rallumant mes sens un à un. La sensation était familière
et agréable. Lorsque ma conscience se réchauffa, j’étais entouré de têtes
circonspectes. Elles me regardaient avec tout ce qu’elles avaient d’indulgent
et de cantonais.
J’étais au terminus de la ligne, à Lo Wu entouré d’agents du KCR. Ils
m’expliquèrent que j’étais tombé dans les pommes.
Les passagers avaient d’abord pensé que je m’étais juste assoupi. Mais
lorsque je tombai violement sur le sol, ils comprirent vite qu’il y avait
quelque chose de louche. J’étais resté dans le coma pendant plus d’un quart
d’heure, sans donner aucun signe de vie.
J’avais du mal à croire à leur histoire. Enfin, j’avais plutôt du mal
à me concentrer pour comprendre ce qu’ils me racontaient. J’étais tellement
fatigué que je ne pouvais plus supporter les conversations qui m’entouraient.
Paradoxalement, je me sentais extrêmement apaisé. J’avais l’agréable
sentiment d’avoir le droit de ne pas écouter ce qui m’arrivait dans les
oreilles. Je pouvais exiger sur le champ que tout le monde déguerpisse pour me
laisser respirer.
Mais pourquoi avais-je l’impression d’être moi aussi un personnage de
jeu vidéo ?
Un peu plus tard, ayant repris mes idées, je me souvins que j’avais
rendez-vous dans un hypothétique parc qui s’appelait “Windows of the World“ ; un concentré de mauvais goût chinois
où la tour Eiffel se retrouvait côte à côte avec les pyramides. Un petit train
sans pilote reliait les différents lieux touristiques, au milieu d’une foule de
chirurgiens accompagnés de leurs armées d’aides soignantes. Ici personne ne
semblait réellement affecté par l’épidémie. Ils avaient leurs masques, mais
n’étaient pas là pour s’occuper de ça. Ils étaient venus ici pour faire le tour
du monde, alors le SARS n’était qu’un épisode de l’histoire.
Enfin, moi j’étais surpris de constater qu’ils avaient oublié
l’aéroport de HongKong. N’était-ce pas assez touristique à leurs yeux ? Ou
peut-être le considéraient-ils toujours comme une perfusion de capitalisme
plantée dans l’avant bras de l’ouvrier ?
Il y avait aussi une piste de ski artificielle qu’ils maintenaient à
moins dix degrés. Mais le plus étrange c’était ce sémite sans masque venu de
nulle part, qui parlait français et qui semblait bien connaître la France. Il
utilisait même du verlan.
Ali était un petit arabe tout sec au regard bien vicelard. Toujours
serré dans ses mocassins, il faisait tout cingler. Il venait juste d’arriver
par le premier train et n’avait rien dans l’estomac. Sa bile lui nouait les
humeurs.
On a été manger une saucisse rouge dégueulasse qui sentait le latex.
Avec les fesses de la poinçonneuse, c’était le seul truc mangeable dans
l’enceinte du parc.
Un groupe de chinois passait en suivant une espèce d’autruche montée
sur porte-voix. Nous étions tous les deux médusés de voir à quel point ils
pouvaient ressembler au bétail que l’on amène au pâturage. Complément hébétés,
perdus dans leur toute nouvelle liberté, ils vaquaient avec insouciance à leurs
inactivités. Si l’on considérait leurs vies de machines, ils avaient bien
mérité un peu de ce vide.
Soudain un américain avec un sac rempli d’appareils photos attrapa le mégaphone
du guide en souriant.
Il se mit à frapper sur un boom
da bass beat.
-
One, two… One two… My, my, my, my
music hits me so hard makes me say oh my Lord. Thank you for blessing me with a
mind to rhyme and two hyped feet. Feels good when you know you're down. A
supped up homeboy from the Oaktown. And I'm known as such. And this is a beat
you can't touch. I told you homeboy can't touch this. Yeah that's how we're
living and you know you can't touch this!
La plupart des touristes étaient complètement en
transe. Il y eut seulement une espèce de sugar
dady accompagné de sa petite pute qui s’emballa en lui criant un «
Shut the fuck up ! ».
Mais globalement tout le monde était en apparence
content de la petite performance du photographe rappeur.
Tout le monde sauf Ali qui avait le regard injecté
de haine. « Une balle dans la tête »,
qu’il disait.
Il n’attendait rien d’autre comme justice divine,
que l’on élimine tous les Américains. Tous ces gros porcs pleins d’assurance et
de fierté, devaient périr de mort violente pour le bien de l’espèce humaine.
Si je n’étais pas habitué à entendre ce genre de
discours haineux, je crois que j’en aurais gerbé ma saucisse.
Ce mec était tellement bavard que je n’avais pas le
temps de penser à quoi que ce soit. Je flottais complètement dans ce parc
surréaliste qui nous faisait naviguer aux extrémités de l’humanité. Ça le
transportait de théorie en théorie, de récit de voyage en conte à dormir
debout. Il avait tout fait, tout vu ; il avait une famille idéale qui
l’attendait sagement en Algérie, pendant qu’il s’envoyait toutes les putes de
la Terre.
C’était du chaos en barre de soixante kilos.
Il pensait qu’à des trucs violents tout le temps.
Il fallait toujours être sur la défensive. Bien que faisant mine de monologuer
en incontinent verbal, il faisait gaffe à toutes mes réactions.
Je devais suivre avec concentration ce qu’il me
racontait ou alors il me tombait dessus comme une flèche là où je ne m’y
attendais pas.
Il m’assenait des :
-
Quoi ? Tu fais de la finance et tu ne connais pas les Bilderbergers et les 2x2's ?
-
Ecoutes
moi bien cette fois. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir se servir
d’un flingue !
-
D’où
est-ce que tu crois qu’elle vient ta liberté ? De ton argent ?
Non ! Ta liberté, tu la dois à ton armée !
-
Comment ça ? Me dis pas que tu t’es jamais tapé de
putes !
J’avais envie de lui répéter les mots de Dawn.
J’avais d’ailleurs envie de savoir ce qu’il pouvait bien penser de lui, mais je
savais déjà à l’avance qu’il éviterait de me répondre sincèrement ; voire,
qu’il en deviendrait peut-être méchant.
C’était une espèce d’interrogatoire viril dans
lequel je n’avais pas le droit à la moindre marque de faiblesse. Je devais passer
pour un dur à cuire qui savait ce qu’étaient la mort, la violence et le sexe.
Tout cela aboutit finalement aux épreuves pratiques
en chambre d’hôtel.
Il m’avait prévenu que j’allais devoir faire preuve
de fougue.
Ali
lui avait déjà éjaculé dans les cheveux. Il ne pouvait pas se retenir de se
finir à la main en astiquant sa longue queue circoncise.
Déjà 3 heures du matin et cette petite pute de 16 ans n’était pas
encore couchée. Elle fumait cigarette sur cigarette. Comment était-il possible
d’être aussi avide de réconfort ? Le pouce de son enfance, la couverture
en laine, avaient été remplacés par une dépendance plus méprisable.
Lorsqu’il lui laissait le temps de souffler, elle s’allumait ce
qu’elle trouvait. Un paquet avec un loup qui hurle en guise de chameau, ou
alors un panda. N’importe quel animal faisait l’affaire.
Elle chantait toujours de la canto
pop. Ça allumait
l’atmosphère et donnait l’impression qu’elle était possédée. Chanter sur les
paroles qui défilaient en bas de l’écran, comme si on récitait des prières :
« Louange à toi, Seigneur ! Ô,
grand Toi qui es tout miséricordieux accordes nous la grâce ton pardon éternel
».
Ali ne quittait son lit que pour aller se joindre au dernier acte de
la cérémonie, la fessé. Il ne se proposait pas, il ne choisissait pas, il
agissait. Il venait absoudre les tensions et les pêchés. Il justifiait le
moment présent en se posant prélat.
Viril, il lui caressait ses seins fermes et bronzés. Tellement ferme
qu’ils auraient pu être fait de muscles.
Elle, voûtée, tirait bouffée sur bouffée. Sa voix alourdie se
décomposait dans les braillements du haut parleur impur de la télévision. Leurs
yeux étaient plissés et brillants. Ali la pris par le cou pour l’allonger sur
ses cuisses. Il lui arracha le string qu’elle venait juste de renfiler. Et se
mit à lui mettre des claques sur les fesses. Ça la faisait rigoler. Il se
retourna pour me regarder comme si je n’existais pas.
« Allez vient lui en mettre
sur le cul à cette pute, je lui en redonne 200 et tu pourras même
l’enculer ! Allez putain, fais moi honneur ! Vas y comme ça,
schlak, attends je te montre, schlak, avec ma ceinture ça claque plus,
schlik !»
Un châssis chinois, c’est ce qui ce fait de plus résistant. Cela
donnait envie de venir lui brûler le cuir. Une véritable peau d’animal sauvage.
Une fourche n’en viendrait pas à bout, il faudrait sortir le fusil de chasse
pour atteindre son cœur.
Ils avaient tous les deux un petit ventre et la peau mate. Leur
complicité s’affichait outrageusement.
Mais j’étais un infidèle. À peine arrivé dans notre chambre d’hôtel, la
première pute qu’il m’avait refilée, m’avaient fait jouir en moins de 30
secondes. Je me sentais si terriblement mis à l’écart, que ma queue n’en
pouvait plus d’hurler à l’aide. Je me repliais sur moi-même en position fœtale,
enfonçant avec force les couvertures entre mes jambes pour absoudre ma
frustration. J’aurais voulu une communion ou même un baptême. Qu’ils me donnent
un rôle. Je ne voulais pas être la camera, mais un page à leur service. Alors
moi aussi, il m’aurait peut-être honoré, sous le regard à la fois complice et
moqueur de la jeune catin.
Elle se tiendrait cambrée, les deux mains posées sur mes reins.
Forçant ainsi ma soumission, elle pourrait m’écraser du regard, pendant qu’Ali
psalmodierait. Plusieurs tiges d’encens se consumeraient en se perdant dans sa
longue chevelure maculée. J’offrirais alors mon douloureux au soyeux de son
absolution, ouvrant un abîme minutieux aux cendres de sa cigarette.
Ali éteignit le poste de télé et plongea la chambre dans l’obscurité.
Elle courut vers la salle de bain et y alluma un néon. Elle rassembla ses
affaires en passant un coup de téléphone très rapide. Tombant de fatigue, je
remarquai vaguement qu’elle quittait la chambre.
Sur
le toit d’un immeuble de 40 étages, nous sommes en émoi. Nus, il fait très beau
et une belle journée s’offre à nous après cette nuit dionysienne.
Le plaisir flotte encore dans l’air, nous lavant de toute mauvaise
pensée.
Nos chairs sont dorées, ambrées, nacrées. Mais en aucun cas la souillure
de la ville ne nous atteint, la souplesse et la raideur des corps narguant la
lourdeur des bâtiments qui entourent notre orgie. De leur centaine d’étages,
les plus présomptueux tentent de nous intimider en nous cachant des morceaux de
ciel.
Mais rien ne peut calmer la moiteur ambiante. Je suis à la fois en eux
et en moi. La béatitude embrase nos pensées comme du Dom Pérignon. Nous ne
sommes que chair et désir. Farandole de couleur, nous nous mouvons les uns sur
les autres sans aucune entrave. Une bipolaire de la hype, déclare qu’un jour nous serons tous célèbres et qu’elle veut
se faire prendre en double pénétration par Danakil et Vincent gallo.
Le soleil nous effleure en harmonisant la température ambiante. Les
orifices rougissent, s’humidifient et sont immédiatement comblés. Les verges
durcies sont aussitôt englouties dans les chairs tendres qui se dandinent. Lorsqu’un
sein se dégage, il est possédé par une main avide qui le porte brutalement à la
première bouche venue. Lorsqu’une gorge surgit, bavant de luxure, elle se
retrouve satisfaite de doigts. Rien ne semble pouvoir arrêter ce vers quoi nous
glissons. Si ce n’est cet indicible sentiment qui nous
suggère que ce n’est qu’un rêve et que la réalité ne peut que brutalement ressurgir.
Nous devons alors accélérer nos mouvements. Violement tenter d’arracher le
plaisir qui s’offre à nous. Crier notre jouissance avant que l’on nous l’ôte.
Mais
lorsque les premiers cris de volupté agonisante se font entendre, l’illusion
est déjà finie, laissant place au cauchemar du réel.
Les
premiers missiles sont déjà là, irisant le ciel d’éclairs. Leur taille semble
irréelle. Ils gèlent le temps en une interminable agoni, éternisant notre
orgasme. Le spectacle est digne de ce que les religions nous avaient promis.
Les tours qui nous entourent s’avèrent être d’autres missiles qui semblent vouloir
croiser le tir. Le sol tremble et nous assourdit. Nous ne pouvons plus entendre
que le brouhaha des fusées qui s’arrachent du sol pour venger notre perte.
L’apocalypse
de St Jean devient réalité onirique.
Lorsque
je me réveillai en sueur, le son répétitif du claquement de fesses bien fermes
couvrait le bruit de la climatisation. L’inertie propre à la réalité m’alertait
qu’ici je n’avais pas le droit de remettre une pièce dans la machine pour rejouer.
Sa nouvelle putain était toute en forme. Ses loches énormes, sa peau laiteuse,
ses porte-jarretelles en cuire, contrastaient avec les attributs des
adolescentes qui avaient défilé auparavant.
Les mains expertes du fesseur assenaient de cinglantes punissions à ce
gros postérieur. La rythmique était parfaite est captivante. J’aurais voulu
hurler toute ma couardise, mais je restais muet. La crainte de gêner cette
éblouissante cadence de coups justement posés, retenait les spasmes
d’incompréhension laissés par mon rêve douloureux.
Comment décrire ces sanglots retenus par une deuxième main tout aussi
habile. Enfichée dans une bouche qui bavait, elle modulait les exhortations de
pitié. L’amazone la demandait avec force. Son corps tout entier en tant
qu’instrument de réception des forces bâtisseuses, se pliant sous l’alchimie
divine de la création. Une transmutation s’opérait inexorablement en elle.
Oscillant entre cris de douleur à moitié étouffés, silences introspectifs et
glougloutements de résurrection, elle demandait à Ali de lui composer une romance.
Ma pine bandait à vide. Je ressentais la honte. De cette véritable
honte qui vous tétanise et vous fait voire une réalité figée. Une pause dans le
feu du présent qui me permit de la voir dans l’obscurité.
Immobile, fière, plantée sur un corps flou, son regard était net comme
celui d’une Méduse qui vous fixe sans vous lâcher. Sentiment honteux, déjà-vu
nerveux. La précision de son visage me renvoyait à la confusion qui m’habitait,
alimentant l’effet larsen de mon repentir. Des yeux de démence absolue damnant
pour l’éternité l’acte salvateur que je m’apprêtais à commettre.
Eructant des psaumes de jouissance débridée, elle se détourna de mon
monde avec flegme, pour plonger avec plus de force dans la férocité de
l’étreinte.
Plus elle hurlait et plus la claque suivante tombait avec violence.
Ensuite si elle cherchait à crier trop rapidement, il l’étouffait jusqu’au
silence, tout en la baffant de l’autre main.
« Mais t’es une
salope ! Hein ? Dis le que t’es une salope ! Aaaaaaaah !
Mais non, tu peux pas parler !»
Il fallait qu’elle demande. Les règles étaient claires.
Cela me permettait de contrôler ma masturbation. Lorsque la cinquième
fessée tomba, ses cris devinrent gutturaux.
« Ooooo… C’est qu’elle le prend dans le cul cette grosse
chienne ! Mais oui, tu l’as dans le
cul !»
Je sentis tellement d’oubli dans le chant qui s’en suivit que je ne pu
contenir mon foutre en ébullition.
Je jouis en toute humilité. Dans l’impossibilité de ne pas me sentir infiniment
seul et loin. Jouissant comme un lâche alors qu’ils ne semblaient qu’à la moitié
de leur rut.
Ali l’avait fermé pour mieux se concentrer et elle semblait avoir pris
sa vitesse de croisière. Elle alternait entre de sincères ronronnements de
douleur et de si touchantes stridulations orgasmiques.
J’avais les mains poisseuses. Je me retournai vers le mur, en le
fixant sans relâche.
Les bruits devenant plus forts, je ne pensais plus à rien. Qu’au bruit
blanc qui se répandait dans ma rétine par absence de lumière. Je restai dans
cet état assez longtemps pour que les cris de l’orgasme final me tirent de mon
autisme avec une nouvelle frustration entre les jambes.
Ali me réveilla à coup de baffes. J’hallucinais trop pour dire quoi
que ce soit. C’était sûrement une marque d’affection.
Il se campa tout content de lui sur le coin de la fenêtre, en
s’allumant une clope toxique laissée par la première poule.
-
Tu
sais Maxime… c’est pour ça que j’aime la Chine ! Ils savent y faire ces
chinois. Avant j’aimais bien le Japon et la Thaïlande, mais finalement y a pas
mieux que ces zones économiques spéciales. Ici y a le gratin des millions de
putes chinoises. Y a tout ce que tu peux imaginer et pour rien du tout. Tu
devrais essayer. Tu te prends quatre petites de moins de vingt ans. Et tu les
laisses s’occuper de toi pendant plusieurs heures. C’est grandiose !
-
Oui
sûrement… mais ça me fout les boules les histoires qui traînent sur le sida.
-
Au
prix où elles sont, tu peux tout te permettre ici. Tu peux même les monter les
unes contre les autres en arrosant celle qui s’occupe le mieux de toi. C’est
qu’en une seule passe, elles se font le salaire mensuel qu’elles se feraient si
elles allaient travailler à l’usine. Le calcul est vite fait si t’es un peu
mignonne.
-
Mais
t’as pas un peu l’impression de les exploiter ?
-
Ah,
ah… T’es rigolo. T’as déjà visité une usine ici ?
-
Non,
mais j‘en ai entendu parler. Enfin c’est pas comme ça partout ?
-
C’est
pas l’enfer partout, y aussi des purgatoires, mais franchement je préfère être
en taule. Qu’est ce que tu veux y faire ? C’est la loi du marché qui succède
logiquement au communisme. Avant c’était encore pire ! Maintenant ils font
au moins semblant d’en prendre conscience et laissent des inspections constater
les dégâts. Qui sait, à force ça finira peut être par aboutir à un peu plus
d’humanité ?
-
Mouais…
j’en doute. Avec quasiment un milliard de main d’œuvre campagnarde qui est prêt
à prendre la relève…
-
Méfie
toi de tes idées préconçues, tu es formatée par les medias gaulois. La réalité est beaucoup plus complexe que le
résumé du vingt heures. Regarde comment vous voyez l’Algérie de l’extérieur.
Vous vous imaginez que c’est l’enfer, mais vous êtes complètement à la rue.
C’est encore pire que ça ! Il n’y a pas grand monde qui comprend vraiment
l’état de délabrement de l’Algérie. Vous avez l’impression que quelqu’un y
comprend quelque chose, qu’il y a encore un sentiment d’appartenance nationale,
mais la réalité c’est que c’est un bordel sans nom dans lequel tout le monde
cherche à tirer son épingle du jeu. Alors en ce qui concerne la Chine, c’est
forcément encore pire ! Bon, c’est pas le tout mais ça te dirait d’aller
déjeuner un morceau de riz ? Après, je t’amène au souk, tu vas pas en croire ta race !
-
Attends
je vais me raser…
-
Non,
non surtout pas, comme ça tu ressembles à un rabza. C’est mieux…
Il
fallait avouer que je n’avais pas vraiment brillé cette nuit, mais j’avais
passé une sorte de rite initiatique qui m’avait bien détendu, tendu, retendu
jusqu’au petit matin.
Ali me prévint que j’allais approcher la face cachée du business à la
chinoise.
J’avais sûrement déjà rencontré des tas de négociants et autres
inspecteurs de travaux finis, mais je n’avais sûrement jamais eu à faire aux
réseaux parallèles.
Ces strates de l’industrie chinoise étaient très protégées et se
méfiaient des visites occidentales. Elles faisaient majoritairement des
affaires avec les pays mafieux. Ce volume alternatif de production était trop
gros pour être régulé par un organisme extérieur et cela gênerait la majorité
de l’expertise chinoise en matière de flexibilité industrielle. L’état avait
rapidement compris que le dynamisme économique de son pays était hautement
dépendant du commerce illégal. Il ne pouvait rien faire pour l’éradiquer et au
contraire, il avait plutôt tendance à le promouvoir en autorisant les
industriels à annexer des petits villages isolés. Ils se transformaient
rapidement en complexes interconnectés dédiés entièrement à la contrefaçon.
Nous allions visiter Sega. La ville était un véritable supermarché du
faux, une économie parallèle, totalement transparente aux yeux de
l’organisation mondiale du commerce.
Ali voulait absolument trouver un nouveau fournisseur en lentilles de
contact. Il avait l’habitude de s’alimenter directement à Shenzhen, mais des
rumeurs laissaient sous-entendre qu’une nouvelle usine cherchait à écouler une
grosse quantité de silicone de très bonne qualité à prix imbattable.
Il semblait connaître tout le monde dans cette foule grouillante. Il y
avait des gens de partout, des nigériens, des Khakasses, des pakistanais, des
sikhs, des indonésiens. Je vis même un groupe de yéménites très fortunés avec
des jambiyas en or, mais aucun
occidental.
Je m’étais fait une idée complètement fausse du type de marchandises
qui pouvaient s’échanger à quelques stations de métro de Wanchai. Je pensais
que l’industrie chinoise ne produisait que des camelotes en plastique qui ne
servaient à rien puisqu’elles s’abîmaient prématurément. J’étais à des années-lumière
d’imaginer qu’il pouvait s’y fabriquer quoi que ce soit qui puisse
m’intéresser. Mais ce que je découvris dans les échoppes de Sega se révéla bien
plus important que n’importe quel produit fini.
Ils vendaient de véritables solutions industrielles pour la production
en temps réel. Ce n’était pas de la marchandise finie, mais de jolis petits packages incluant des partenaires
logistiques, des ingénieurs, des robots et une main-d’oeuvre adaptable ; nous
transformant ainsi de simples acheteurs en designers
de produits à la volée.
C’était effectivement ahurissant.
Il y avait ce stand qui se ventait d’être une photocopieuse
industrielle. Après un scannage 3D de votre prototype, il vous promettait de
vous sortir un échantillon pour calibrage en une heure.
Ali me convainquit d’aller les baratiner pour faire un test et voir si
ce n’était pas des conneries leurs histoires.
Il réussit à faire avaler au commercial que ma mallette était la réplique
identique de celle utilisée dans l’attentat de Mahane Yehuda et qu’il comptait
lancer une gamme de produits religieux autour des effets personnels ayant
appartenu aux martyrs palestiniens.
J’eus à peine le temps de reprendre mon téléphone portable que ma
sacoche était déjà partie dans le scanner.
En quelques minutes, ils avaient digitalisé tout ce qu’elle contenait.
Le commercial nous invita à suivre l’un de ses collaborateurs. Il nous
amènerait dans un endroit relaxant pour tuer cette heure d’attente.
Ali déclina l’offre et se dirigea vers l’aile optique du marché. Il
m’expliqua que si l’on avait accepté son invitation, on se serait retrouvé avec
des putes au rabais qui nous auraient fait des pipes aux glaçons et au thé.
J’avais du mal à comprendre ce qui lui déplaisait dans ce plan.
Etait-ce la notion de rabais, de thé, ou de glaçon, qui l’ennuyait tant que ça.
Ou alors était-ce toute cette histoire qui l’emmerdait tellement qu’il
était devenu cynique ?
Je me demandais bien quand est-ce qu’il allait finir par cracher le
morceau, me parler de son véritable business et de sa stratégie d’encaissement.
Il fallait que l’on s’interface sur une base de huit millions de yuans
et, pour l’instant on avait complètement tourné autour du pot en se baladant
d’attraction en attraction.
Il se la jouait un peu trop papa divorcé qui a quelque chose à se
reprocher et qui amène un fiston un peu trop vieux à la fête foraine.
Je décidai de lâcher l’affaire et d’apprécier l’émulsion frénétique
produite par ce bazar asiatique.
Un peu plus loin, il y avait un stand énorme qui dégorgeait de monde. Dans
cette animation, c’était dur de discerner ce qui reliait tout ce fatras de
babioles éclectiques. Ça allait de la marionnette à doigts, aux boosters
d’œstrogène, en passant par le traditionnel bouclier sensé protéger du
rayonnement des téléphones portables et autres technologies suspectes. Il y
avait de tout pour toute la famille et encore plus si affinité.
Mais je ne mis pas très longtemps à comprendre le point commun. Tout
était articulé autour de la théorie des tachyons.
Je n’avais pas entendu parler de ce truc depuis mes lunchs avec ce chercheur spécialiste en
théories des cordes. Ce mec planchait sur une pince optique, un outil qui
utilisait le mouvement des photons pour manipuler des molécules d’ADN. Ça me
faisait halluciner de voir à quel point des concepts qui me semblaient tout
droit sorti de l’Enterprise, pouvaient
paraître si simples et évidents dans sa bouche. Il m’avait ainsi expliqué
comment on pouvait en toute rigueur intellectuelle, imaginer une particule se déplaçant
beaucoup plus vite que la lumière. Je me mettais déjà à imaginer une arme
redoutable balançant des rayons avant même que l’on ait décidé d’appuyer sur le
bouton. Une nouvelle forme de machine qui pressentait les pulsions meurtrières
de l’artilleur. Encore un modèle physique qui remettait en cause notre vision
de la réalité. Un soir où je l’avais convaincu de tirer une taffe sur un pétard
de Purple Haze, il me déballa ce
qu’il avait sur le cœur. Il venait de découvrir la Théorie M(1). En détruisant sa conception de la continuité et
par là de tout l’édifice analytique moderne, cette Monstruosité lui avait mis
un putain de coup.
Derrière les petits
jeux de conversion de la masse en énergie, se cachait un monde extrêmement
complexe dans lequel s’étaient perdus les plus grands esprits du vingtième siècle ;
de Point Carré à De Gaulle en passant par Bohr, Schrödinger et Pauli...
La liste était longue et bourrée de génies sortis d’une autre
dimension. Mais visiblement les boîtes représentées sur ce stand n’avaient pas
pris les mêmes précautions et s’y étaient engouffrées sans état d’âme,
profitant de la crédulité des masses.
Leur mérite était d’avoir joué quelques coups à l’avance, histoire
d’être prêt à faire autant d’argent que possible dès que la chantilly tachyon
prendrait. Pour cela ils avaient même déposé une marque sur le mot "tachyonized".
En revanche, je ne pouvais que constater la pauvreté de leur
innovation. Ils avaient juste repris les traditionnels grigris vendus dans toute
bonne toile d’araignée qui se respecte.
Si leurs arnaques allaient marcher avec les gens complètement démunis,
ils seraient tout de suite démasqués par la perspicacité occidentale moyenne. Ils
oeuvraient directement à discréditer cette brillante théorie aux yeux du
sacro-saint grand public.
Je voulais savoir ce qu’Ali en pensait, mais il avait disparu.
Du haut de mon ingénuité la plus aiguisée, je décidai de demander à
l’un des commerciaux de m’expliquer ce qui se cachait derrière ces "nouvelles phases de transformation et de
guérison accélérées".
Le bougre ne se dégonfla pas pour un yuan et m’expliqua que la Tachyonization restructurait certains
matériaux naturels au niveau sub-moléculaire, créant des antennes permanentes
capables de concentrer les tachyons.
Pour la forme, je lui assenai qu’il devrait faire gaffe à ce qu’il
racontait, quand même. Car à mettre le mot tachyon partout, il risquait de foutre
les boules aux gens. Entre radioactif et tachyon, il n’y avait qu’un pas à
franchir. L’énergie dont il parlait, si elle existait, avait des propriétés
sûrement méconnues, puisque du point de vue mathématique, elle provenait d’une
masse imaginaire.
J’avais fait mouche. Il me regarda comme si je venais de lui expliquer
qu’il allait devoir sauter un repas.
Ali revint avec entre les mains ce qui ressemblait visiblement à deux
copies identiques de ma mallette.
Il me tendit l’une des deux, en me demandant de deviner si c’était
l’originale.
Je l’ouvris scrupuleusement en sentant la qualité du cuir. Il
paraissait un peu trop neuf, mais pas assez pour que je puisse donner mon
verdict.
À l’intérieur, il y avait bien mes pochettes de couleurs, des reçus de
distributeurs bancaires, des stylos bousillés, des pogs Pokemon, des chewing-gums collés, ma brosse à dent, un
exemplaire de «The Medium is the Massage»,
mes bandages de boxe thaï que je
n’avais pas utilisés depuis une éternité ; un briquet décapité et une boite
bizarre.
Je sortis l’intrus, que je tendis à Ali avec un petit air de fierté.
-
Attends
c’est quoi ce bordel, qu’est ce que c’est qu’cette télécommande de
parking ? Ils ont échangé ma mallette avec celle d’un hongkongais pété de
thune, qui habite sur le Peak. À ce que je sache, j’ai pas les moyens d’avoir
un garage…
-
Eh
bien… Si je regarde dans celle que j’ai entre les mains. Elle m’a tout l’air de
contenir le même boîtier.
-
Quoi ?
C’est du foutage de gueule !
-
Mmmh…
Non c’est du billard français !
-
Qu’est
ce que ça vient foutre là ?
-
Quoi,
le billard français ou cette charge de C4 ?
-
N’importe
quoi ! Genre, je serais en train de tenir entre mes mains une charge de C4
grosse comme une save de shit. Avec un truc pareil y aurait moyen d’atomiser le
stand.
-
Bien
plus. La charge est entourée de Botulin.
-
Botulin ? C’est quoi ? C’est pour faire de la
chirurgie esthétique ?
-
En un
sens oui. Ah ah ! C’est une toxine qui te bloque le système nerveux et qui
te tue gentiment, mais sûrement.
-
Mais
putain, t’es un taré de psychopathe ! J’arrive jamais à savoir si tu te
fous de ma gueule ou quoi ! Tu te prends pour Docteur No ? Man, reviens
sur Terre !
J’avais le sentiment que c’était la première fois de ma vie que
j’étais le premier à craquer et à foutre le bad.
C’est que si il ne m’avait rien fait pour l’instant, je pressentais
que cet aliéné avait déjà tout manigancé dans mon dos. Il était visiblement
contant de lui, à l’aise dans ses souliers.
-
T’inquiète
pas pour moi. J’suis bien avec toi sur cette planète que tu appelles la
Terre !
-
« Sur cette planète que tu appelles la Terre !».
Ça commence mal. J’ai l’impression de parler à un extraterrestre qui va
m’expliquer en quoi mon monde ne mérite pas d’exister. J’aimerais savoir c’que
c’est que cette saloperie. Putain, tout ça pour me rendre compte que vous êtes
une bande de détraqués à tendance lourdingue. Franchement, c’est trop petit ton
histoire. J’faisais confiance à Goser. J’voulais pas croire à cette parano
simplificatrice qui vous fait tous passer pour des terroristes en puissance.
Mais fallait pas aller chercher très loin pour qu’ça m’arrive dans la gueule.
Merde !
-
Non
effectivement, faut pas aller chercher très loin. Il suffit de t’mettre du C4
dans la main pour voir ton vrai visage.
-
Tiens,
c’est surprenant…
-
Ecoute
moi bien, Maxime. Une guerre ne se gagne pas par la force et ça je le sais.
-
Mais
qui c’est qui parle de guerre ici ? Bush ? C’est de cette guerre dont
tu parles ?
-
Non je
parle de la guerre perpétuelle. Celle qui ne finira jamais, car elle a toujours
été là. Je parle de la langue. El
Kalam !
-
J’avais
cru comprendre que ce courant philosophique s’opposait fermement à toute vision
éternaliste du cosmos.
-
Non, à
mon avis, tu parles de la science du Kalam, qui valide l’impossibilité de
l’infinité. Là je parle du souffle divin. Mais c’est vrai que c’est lié. Maxime,
les événements n’éclatent pas en
existence tout d’un coup sans cause.
-
Quoi ?
N’essaye pas de me paumer en m’entraînant là où je n’ai plus pied. C’est
déloyal…
-
La
validité de ce principe ne doit pas être acceptée sans réserve !
-
J’comptais
pas l’accepter de toute manière. Ou bien, c’est quoi le plan ? Si j’t’écoute
pas, tu fais péter ta bombe ?
-
Non...
Je veux juste être sûr que tu suis ce que je te raconte.
-
Vas-y.
Allonge moi ton prosélytisme de grenouille de bénitier.
-
Bien
tenté, ah ah ! Mais sache que comme un créateur
qui crée au-delà de l’espace et du temps, mes arguments dépassent ton
esprit scientifique. Ils ne peuvent être vérifiés par la méthode scientifique.
Tu pourras tenter ce que tu veux, comme le firent beaucoup de mathématiciens. Mais
tu te retrouveras à 70 ans, au mieux, le bec dans l’eau, ou au pire, dans un
asile.
Un sénégalais passa. En me regardant d’un air circonspect, il demanda
à Ali : « Frère, le Coran
est-il créé ou incréé ? ».
-
Que le réel soit déterministe ou non, je m’en fous.
Ce qui compte, c’est qu’il soit en mouvement !
Répondit-il l’air ennuyé.
-
Mouais,
c’est vrai… mais putain, ça ne m’explique toujours pas ce que je fous avec une
charge de C4 dans les mains. Si il faut passer par ce genre de conneries pour
comprendre que dieu existe, non merci. Je préfère encore que vous fassiez tout
péter. J’ai cherché dieu au fond des nombres transcendantaux. J’l’ai pas trouvé…
C’est pas avec de l’explosif que je vais changer d’avis.
-
Ce que
tu as tendance à oublier c’est la partie chronologique des mathématiques. Vous,
les occidentaux, vous vous braquez sur cette discipline, en l’observant avec
l’œil de la technicité. Vous la considérez comme une somme de savoir en perpétuelle
expansion. Comme si c’était une construction moderne à laquelle vous vouez un
culte plus ou moins conscient. Mais là où vous vous perdez, c’est lorsque vous écartez
complètement sa dimension temporelle. Vous préférez vous intéresser à votre révolution
française plutôt qu’à l’étude objective de vos véritables penseurs. D’ailleurs,
j’en veux pour preuve le gâchis inégalé qu’a été le dix-neuvième. Les
conséquences de ce siècle désastreux ne sont pas prêtes de finir. Le vingtième
n’était qu’une mise en bouche… Vous êtes tellement fiers de votre culture que
cela vous rend narcissiques aux yeux de vos voisins. Mais cette logique
s’applique pour vous tous, occidentaux. Si vous nous attendrissez de temps à
autres, j’aime autant te dire que vous passez tous pour des cons prétentieux,
qui gâchent ce qu’ils ont obtenu au prix de tellement de vies humaines. Tellement
de gâchis… pff… Les mathématiciens font rarement de vieux os de par chez vous.
Le fait même qu’encore maintenant vous sépariez les disciplines dites littéraires
des sciences, est une hérésie qui vous vaudra d’aller vous faire chatouiller
les pieds en enfer.
-
Ben
voila, le mot est lâché : l’enfer !
-
Ah ah ah !
Pour te donner un exemple concret. Le bon sens commun attribue l’invention du
zéro à la civilisation musulmane.
-
Ouais,
je sais c’est une forme de charité de la part de la propagande scientifique de
masse. C’est un raccourci qu’il faut creuser un peu plus loin pour savoir que
ça vient des babyloniens.
-
Plus précisément
de notre dialogue ininterrompu avec les hindous. Qui eux même entretiennent une
discussion vitale avec le monde asiatique. Les babyloniens ont introduit le
concept, mais ne lui avaient jamais donné de nom. C’est en donnant un nom que
le souffle prend forme dans le réel.
-
Ok, on
y vient, tout ça pour dire que tu ne peux pas blairer l’anglais qui est une
langue tellement saine que tout le monde la parle sans pouvoir y faire quoi que
ce soit ? C’est de cette guerre là que tu parles. N’est ce pas ? Tu
ne peux pas digérer que l’empire américain, qui se revendique comme le
successeur des romains, a en fait un véritable visage grec. Il brille tellement
que, comme les gaulois l’ont fait il y a plus de 2000 ans, on y adhère tous en
secret…
-
« Tous », c’est vite dit. Hé hé… L’histoire fournit
d’autres exemples. Tu remarqueras que les arabes de l’époque ont bien su
profiter de leur petit penchant consumériste. Cet empire grec que tu aimes
tant, s’est désintégré en quelques décennies…
-
Pour être
repris avec encore plus de classe par les Perses qui eux, savaient y faire avec
l’argent.
-
Finalement,
on est d’accord !
-
Ouais,
mais reprends ta merde !
Sa boite de Pandore commençait à peser dans mes mains, je lui tendis la
bombe, en lui faisant comprendre que je l’avais déjà tenue trop longtemps pour
rester sain d’esprit.
-
C’est
bien ce que je pensais. Goser m’a dit beaucoup de bien de toi. Et je commence à
penser la même chose. Allez ! Viens, on va boire une bière dehors et je
t’explique tout ça !
Nous sortîmes de cette foire pour en rejoindre une encore plus grosse.
Le même genre de melting-pot s’adonnait à la dégustation de cette
omniprésente Tsingtao sous une sorte
de garage d’usine rouillée.
Des bistrés
imberbes, des boucanés
aux yeux oblongs, des brunis
aux cheveux cramoisis, des cafés au lait
aux lèvres charnelles, des cuivrés
à la mine illuminée, des foncés
au regard fluorescent, des hâlés
au cou altier, des noirâtres
gigantesques et des tannés
en costard cashmere s’enquillaient des litres de mousse dans un brouhaha post-babylonien.
Je me rappelais les prêches de mon prof de biologie alcoolo qui nous
incitait à nous biturer entre les cours. Il aimait nous dire que, « là où toutes les créatures vivantes se
rejoignent, c’est sur leur respect pour la levure ». C’était sûrement
parce que je n’avais jamais compris cette phrase que je l’avais gardée dans un
recoin au cas où elle prendrait soudain tout son sens.
La serveuse avait oublié les cacahuètes anti-cancérigènes. Celles que
l’on attrapait avec les baguettes au lieu de fumer des clopes.
Ali se retourna pour alpaguer la fautive.
Histoire de lui couper l’herbe sous les pieds, je ne lui laissai pas le
temps de se retourner pour l’attaquer de plus belle.
-
C’est
pas la peine de prendre des airs de seigneurie pour m’expliquer que vous me
faites pas confiance. Franchement le coup de la bombe, il m’est resté au
travers de la gorge comme une arête dans une fondue au poisson.
-
Oh !
Mais qu’est ce que tu crois ? Que l’on peut faire fluctuer des millions de
dollars à la barbe des gouvernements sans avoir à faire péter les trouble-fête ?
C’est comme tout. Régulièrement, il faut nettoyer.
Avec un retard hallucinant, je commençais à discerner à qui j’avais
vraiment affaire.
Je lui avais lissé les angles, par respect pour Dawn. Maintenant je
cernais sa réelle fonction. Il était le moteur commercial du vice. La moelle essentielle
à l’équilibre de l’organisme. Mais de quelle organisme ?
Il poursuivait avec encore plus de conviction.
-
Je n’ai
pas envie de laisser ma place à un plus con que moi pour qu’il se fasse des
couilles en or. Si on se laisse faire par les incompétents et les acharnés de
la médiocrité, ils vont finir par prendre toutes les places.
-
Tu
veux piquer une place aux médiocres ?
-
Je ne
peux plus proposer la même chose à ma famille. Il me faut revêtir l’habit du
mec qui innove par ses méthodes dans ce
conformisme omniprésent.
-
Je ne
sais pas si c’est si innovant que ça de faire joujou avec du C4.
-
Non,
effectivement. Mais tout dépend de la manière et du mobile. Tu auras beau
chercher au plus profond de tes peurs, tu n’arriveras jamais à me comprendre.
Ce n’est pas parce que je te parle en çéfran
que j’en suis un. Loin… Loin de là ! Ce que tu commences à voir, c’est ces
histoires ressassées de bébés dans les micro-ondes. Pff… Si vous croyez que
c’est ça l’horreur !
-
Ben,
c’est vrai que ça m’avait un peu perturbé cette histoire. J’avais…
-
L’horreur,
la vraie, c’est l’accumulation de ces petits détails qui transforment ta vie en
cauchemar. C’est toutes ces merdes qui deviennent si évidentes et habituelles,
que l’on finit par être sûr qu’elles se perdront dans le passé, que personne ne
prendra le temps de les relater. Parce que ce qui restera, c’est les bébés dans
les micro-ondes !
-
Les
médias sont si cyniques. Qu’est ce que tu veux y faire. C’est…
-
Et
pendant ce temps vous cherchez à renouer le dialogue. A faire des opérations
marketing de réhabilitation de telle ou telle ancienne colonie. Alors que la
conversation est terminée depuis longtemps. Le cas clinique est atteint depuis
assez longtemps pour qu’aucune mémoire ne puisse comprendre ce qui c’est
vraiment passé.
-
L’année
de l’Algérie. C’était…
-
Vous
feriez mieux de réaliser que vos femmes sont déjà pleines de complexes face aux
canons des médias.
-
Hein ?
Qu’est ce que tu racontes ?
-
Santé !
Il s’était calmé. Sa pelote de poil était ressortie pleine de bile et
de sang. J’avais du mal à discerner de quel animal il n’avait pas digérer la fourrure.
Ce qui était évident, c’était que si je voulais faire des affaires
avec cet énergumène venu de l’enfer, je devais mettre de coté ma fierté et
arrêter de trop le titiller.
-
Santé.
-
Tu as
des facilités de broking chez
Uniform ? Si j’ai bien compris…
-
Ca se
peut.
-
Ok, ça
recommence…
-
Non,
non ! Oui, j’ai des privilèges sur certains ordres de courtage.
-
27
ans…
-
Quoi ?
27 ans ?
-
Rien,
rien. Et tu as accès aux dossiers des analystes ?
-
Mouais
on peut dire ça comme ça.
-
Comment
ça ?
-
Nos
conseillés ne sont pas des humains, alors on les appelle plutôt des CBR, Cased
Base Reasoning. Avant, ça servait juste à détecter les vagues de fraudes à la
carte de crédit, en repérant des patterns bizarres dans les flux de transactions.
Maintenant ça a beaucoup changé. Beaucoup…
-
C’est
quoi ? Des logiciels ?
-
Ouais,
c’est des codes évolutifs. Des intelligences artificielles. Qui ont besoin d’un
petit coup de pouce extérieur.
-
C’est
là où tu interviens ?
-
Et du
coup c’est assez dur d’expliquer ce que je fais concrètement… Je parle à des
gens. Je… Je passe beaucoup de temps à envoyer des mails. Et… je…me tiens
informé.
-
C’est
marrant, je fais la même chose.
-
Ouais
c’est vrai ? C’est marrant…
-
Bon
alors, comment on les fait disparaître ces dix millions ?
-
Si
j’ai bien compris, tu as deux associés sur Hong Kong. Ils sont venus lundi
dernier ouvrir des comptes chez Uniform. Je ne te raconte pas le sujet de
conversation pendant toute la semaine. Et t’as vu son turban ? Et t’as vu
sa barbe ? Tu crois que je devrais me laisser pousser la moustache ?
Pourquoi ils sont venus chez nous ? Ils ont l’air de rien piger à ce que
l’on fait. Enfin tu imagines, on est plus habitué à voir des pingouins.
-
C’est
encore une fois là où tu interviens. Laisse moi t’apprendre un truc de vieux
renard. Vous êtes trop impatients, vous les jeunes. Vous pensez que vous pouvez
attraper n’importe quoi, simplement parce que vous le voulez. Mais ça ne marche
pas comme ça, il faut dû temps pour accomplir quelque chose. Il faut du temps
et de l’assiduité. Votre impatience vous rend fainéant. Tu aurais du tout faire
pour hypnotiser tes collègues et ainsi faire diversion. On n’avait pas pensé au
fait que dans vos tours carrées vous êtes de vraies pipelettes qui s’ennuient.
Et qu’évidemment un hadj pakistanais
risquait de vous tirer de votre monotonie pour un peu trop longtemps. Surtout
en ce moment.
Si je ne l’arrêtais pas il était reparti pour me parler de ce qui ce
passe réellement dans les cités en France, ou bien que la vague à Banda Aceh
était un avertissement d’Allah…
Je préférais le ton qu’il prenait quand il parlait boulot. Au moins là
c’était clair, on était au même niveau. J’avais envie de lui
dire : « Tu sais, vous
êtes trop impatients vous les vieux. Vous pensez qu’il s’agit de nous matraquez
les oreilles pendant des heures pour que l’on soit d’accord avec vous ».
Je me refrénai et le repris dans son grief.
-
Ne
t’inquiète pas. J’suis pas un branque !
-
Un
quoi ?
-
Un
gros handicapé. J’ai fait le nécessaire pour écarter tout soupçon. Maintenant,
au bureau, ils sont tous gagas de culture musulmane. Ils ont trouvés qu’Azfal
avait la classe. Mon collègue japonais s’est même teint la barbe en blanc. Y a
plus de sales blagues sur le cliché musulman égal terroriste. Si ti vois c’que
j’veux dire…
-
Et si…
Et si il y avait une enquête ?
-
Bien
sûr que si il y avait une enquête, ils se souviendraient peut être de quelque
chose, mais pour l’instant ils n’ont aucun soupçons.
-
Mais
c’est encore pire ce que tu dis. S’ils s’y intéressent, maintenant tout le
monde va se battre pour s’occuper d’eux. Et il faut que ce soit toi qui les encadres.
-
Qui
les encadre ? Oh ! Doucement, j’suis pas leur nounou. A ce que j’en
ai vu, ils n’ont pas encore l’âge de ne plus pouvoir aller faire leurs commissions
tout seuls. Je calculerai juste le système idéal pour que l’argent circule facilement
entre vos deux intermédiaires. Ensuite ils n’ont pas besoin de venir passer
prendre le thé tous les après-midi. L’histoire est close.
-
Et toi,
comment tu vas faire pour être clean la dedans.
-
Pas de
souci. On est tous trop fainéant pour s’épier les uns les autres. On a déjà
assez à gérer nos propres tâches, c’est pas pour s’intéresser à ce que font les
autres. Personne ne regarde jamais ce que je fais.
La réalité était plutôt que je faisais tellement de trucs à la fois
que je pouvais toujours aisément basculer sur quelque chose d’autre.
Les réseaux de neurones mettaient seulement quelques heures à trouver
la solution optimale d’un problème d’optimisation de portefeuille basé sur des
actions périodiques. Il suffit juste d’ajouter un second portefeuille et de se débrouiller
pour que l’argent du premier se perde dedans.
Ali continuait à parler, mais je ne l’écoutais plus. Je pensais à ce
que j’allais raconter à Iro pour justifier ce week-end sans nouvelle. Je devais
toujours lui faire un rapport détaillé de tout ce que je faisais lorsqu’il
savait que j’étais à HongKong. Alors lorsque rien ne venait, il édifiait tout
de suite des théories abracadabrantes articulées autour de mon hypothétique pouvoir
de séduction. Comme quoi il aimerait bien lui aussi pouvoir rentrer avec des
femmes différentes tout les vendredis pour revenir le lundi, fatigué d’avoir eu
du sexe au bord de la plage.
Lorsqu’il comprenait qu’il devenait lourd, il passait au kidnapping
par des coréens.
Ali
avala une cacahuète de travers au moment ou mon téléphone sonna. C’était Iro.
Il fallait que je rentre darre darre sur HongKong. Quelque chose de
gros était en train d’arriver chez Uniform.
Nos bureaux dans la Skyline Tower
étaient en pleine restructuration, on avait bougé du 35 au 25ème étage.
Mon pédant à barbe blanche devenait fou. Il disait que cela dépassait
tout ce qu’il avait pu imaginer depuis ces vingt dernières années ; un
truc encore plus gros que l’industrialisation de la psychanalyse en Chine, ou
que la naissance du Christ sous les sakuras
de Yoyogi park.
J’espérais que ce n’était pas encore une de ses mises en scène pour
m’annoncer que sa femme venait de vendre un lot de faux Guerlain sur eBay.
IV
Craziness



With C= 1 , when (a1-a2)(b1-b2)<0
;|v|> 1 ; M2< 0 ;
M imaginary.
Fig 17. Speed and Weight of
a Soliton (Zhahaluph, B., E., et al. (2005). The Theory of
Solitons. Quantum Physics of Nature,
n°1149)
Le tendron de Sigma Investment
venait tous les mardi après midi pour essayer de nous vendre son pourcentage
sur un portefeuille américain consolidé par une ribambelle de startups en tout genre dans le domaine énergétique et médical. Le
boss m’avait mis sur ce coup, appréciant que mes Pakistanais dorés continuent à injecter leurs millions mensuels.
Puisqu’elle avait commencé ces petites visites
après le déclenchement de la deuxième épidémie de pneumonie atypique, on
n’avait jamais vu la frimousse de cette commerciale en Celine. À chaque fois qu’elle venait, on reluquait comme des rats
son opulent cul d’européenne.
Un jour elle vint me voir personnellement. On lui
avait sûrement demandé de faire un rapport sur les problèmes potentiels de
compatibilité entre les législations américaines et chinoises.
J’allais lui montrer de quoi il en retournait à
cette petite jupe qui sentait bon le Shalimar.
Lorsqu’elle vint se présenter à mon bureau
accompagné d’une chinoise toute mignonne qui ne devait pas avoir beaucoup plus
de 20 ans, elle semblait extrêmement mal à l’aise.
La petite nous présenta et j’avais du mal à ne
pas la manger des yeux. J’avais échangé quelques regards avec elle dans le
lobby où j’avais pour habitude d’aller me prendre mon petit cocktail de quatre
heures ; Marlboro menthol et Double Decker aux amphétamines allégées.
Mais j’étais toujours trop fatigué pour prendre sur moi et tenter une
quelconque approche. Et de toute façon je me disais qu’avec ma chance
légendaire, derrière ce précieux regard bleuté qui me caressait l’ego se
cachait sûrement un bec de lièvre ou pire un menton fuyant !
Mais là c’était du tout cuit. Ça faisait
plusieurs mois que je n’avais pas dépensé un peu de ma virilité et je n’allais
pas cracher dessus puisque qu’on me l’amenait sur un plateau d’argent, servi
par les mains affables d’une petite asiatique fort bien éduquée. Ma foi, elle
devait être catholique.
Je n’avais qu’à laisser le processus suivre son
court et très rapidement, elle s’empresserait d’enlever son masque pour se
saisir de ma précieuse.
Tout ce que j’avais à faire c’était de ne pas me
laisser prendre à son jeu et d’imposer le mien, de laisser ma spontanéité
s’exprimer. Histoire d’éviter de passer pour un naze qui passe son temps à se
prendre la tête pour maximiser ses intérêts. J’avais appris cela avec Carina
lorsque j’avais fait mon Master en mathématiques financières à Stockholm. Elle
m’avait enseigné à ravaler mon amour propre pour laisser parler le second
Maxime. Celui qui naviguait librement dans le royaume des morts et de la
renaissance. C’était la seule personnalité sur laquelle je pouvais compter si
je ne voulais pas passer pour un médiocre qui essayait de s’agripper à elle, à cette
gente féminine éduquée.
La commerciale s’appelait Fransiska. Elle attaqua
direct sur les incohérences présentent dans notre contrat de dégrèvement de
responsabilité en cas de perte de plus de 50% des capitaux injectés après
taxation. A vrai dire je savais de quoi elle parlait et la personne qui l’avait
aiguillée sur moi avait vu juste. Mais j’en avais un peu rien à faire. Je ne
pouvais m’empêcher d’imaginer son visage sous ce masque vert de chirurgien.
Elle ne semblait pas avoir de double menton.
Je revins au but de sa visite, en lui expliquant
que j’avais bien ma petite idée sur le sujet, mais que l’on ferait mieux d’en
discuter au Pacific Coffee du 34ème
étage.
Posant le dossier sur la table en tek, elle
croisa les jambes et se reposa dessus en voûtant le dos. En se rabaissant
ainsi, elle me tendait un piège. Elle voulait voir si j’allais ou non assumer
ma position dominante d’expert et ainsi envoyer balader toute chance d’avoir
une relation intime. Pour brouiller les cartes, je fis mine de m’y précipiter
en lui objectant que la société Sigma
n’avait pas accès aux outils de planification législative de notre cabinet. Elle
me fit gentiment remarquer que nos prévisions de bénéfices n’étaient pas
reluisantes et qu’au train où nous allions, nous serions très rapidement
phagocytés par un quelconque consortium d’investisseurs à haut risque.
Je me forçai à prendre son avertissement comme
une bonne blague et on se paya une franche rigolade. Ça lui avait bien plus que
je sois réceptif à son humour. Du coup, elle semblait être beaucoup plus relax.
Elle embraya en me lançant sur les rumeurs d’une nouvelle réévaluation du RMB
chinois. Mon regard accrocha son pendentif en forme d’Ankh doré incrustée sur
une étoile en saphir.
Je savais que dans les hautes sphères de la
finance on tentait le maximum pour que cette rumeur se calme, pour éviter tout
mouvement spéculatif de masse. Je ne savais pas où elle se situait vraiment.
Elle semblait vouloir être conciliante, voir attentionnée à mon égard. Etant
donné que je faisais mon possible pour qu’elle me prenne pour une personne
manipulable, elle était peut être finalement tombée dans le panneau. Elle
essayait maintenant de m’aider en me prenant sous son aile et en me refilant
des tuyaux. Pour en avoir le cœur net, je devais aller plus loin.
Une bande d’étudiants venait d’arriver. Ils
parlaient un anglais international bruyant et dominé par un jeune américain qui
ne se sentait plus pisser. Ultra sûr de lui, il lançait tout ce qui lui passait
par la tête en étant. Il savait que de toute manière personne ne viendrait le
corriger sur sa langue maternelle et que peu importait le fond de sa pensée. Ce
qui prévalait, c’était qu’il parle et que du coup, sa cour apprenne.
Franziska était allemande, mais avait dû passé un
long moment aux States pour si bien maîtriser la conversation. Elle faisait
référence à toute une rafale de concepts liés au « sleazy investment».
C’était un véritable zoo. Il y avait des araignées, des serpents, des
scorpions.
Ça ressemblait à l’écosystème d’un désert aride où
chaque prédateur avait atteint le paroxysme de la survie et du fonctionnalisme.
J’avais déjà entendu ce genre de jargon, mais
j’avais du mal à le traiter en temps réel. Je devais me concentrer sur ce
qu’elle disait. La deuxième étape de ma stratégie ne consistait pas du tout à
prononcer ma pseudo ingénuité, mais de la pousser lentement dans un registre
autre que celui de la finance.
Pour cela, je devais briller une seule fois et
ainsi la conforter dans le sens où notre conversation n’était pas dénuée
d’intérêt.
Soudain, un cri d’excitation qui émanait du
groupe d’étudiant la fit se retourner. Elle faisait la grimace de haut, comme si
elle appuyait sur son visage de tout le poids de son âge. Elle débordait de
frustration, de toutes ces années qu’elle avait déjà passées loin de cette
douce insouciance qui permettait de se lâcher et de crier ses émotions dans un
lieu public. Elle débordait tellement qu’elle en dégoulinait de faiblesse.
J’avais envie de la sauter violement sur le champ. Comme ça, à l’ancienne,
juste en lui remontant sa jupe sur la table en bois précieux. Qu’elle soit
obligée de crier, même si elle ne le ressentait pas, mais qu’elle le fasse pour
ne pas que notre coït paraisse ridicule.
Lorsque ses yeux recroisèrent mon regard bien
campé, je compris qu'elle n'y allait pas de main morte pour me circonvenir,
avec son regard langoureux adouci par le bleu de ses yeux, sa voix suave, ses
doigts de cristal qui allaient ratisser son abondante chevelure blonde. Et ses
jambes qu'elle n'arrêtait pas de plier et déplier suffisamment chaque fois pour
me faire apercevoir la profondeur de son entrejambe. Elle me regardait fixement
tout en m’expliquant à quel point elle aimait l’assurance et le sentiment de
sécurité que lui donnaient les hommes. Elle remarquait clairement que mon
regard passait alternativement de ses yeux vers ses jambes. Je perçus sur son
visage un sourire de séductrice ayant repéré sa prochaine victime et
s’apprêtant à frapper.
Elle immobilisa sa jambe en posant son mollet sur
son genou. Le nouveau spectacle était douloureux pour mon nerf optique boosté à
la testostérone. L'intérieur de ses cuisses fermes évoquait une caverne aux
exquises parois. La naissance de sa robe, remontée bien haut sur ses cuisses,
révélait sa peau au teint doré. Celle-ci tranchait avec son bas marron foncé
montant à mi-cuisse. En écartant encore un peu ses jambes dans une impulsion
anodine, je découvris, au fond de cet antre, une petite bande de tissu rouge
comprimée entre deux renflements.
Je ne sais combien de temps j'ai dû rester
paralysé par le spectacle des lèvres de sa chatte emprisonnant son slip rouge.
Mais cela dura assez longtemps pour qu’elle ne puisse faire comme si rien ne
c’était passé. Elle me demanda si j’aimais le rouge. Je ne pu répondre. Je
bandais démesurément. Cela faisait plusieurs semaines que cela ne m’était pas
arrivé, j’en avais presque oublié cette partie de mon corps. Elle, lascive, posa
son regard insistant sur la déformation de mon pantalon. Je me levai de mon
fauteuil pour aller la rejoindre et l’agripper d’un bras par la taille.
Simultanément, elle avait posé sa main sur ma braguette pour commencer à la
caresser avec discernement. La banquette était assez inclinée pour que personne
ne remarque quand elle me libéra de la tension exercée par mon pantalon. Je faisais
mine de contrôler la situation alors que mon cœur partait en sucette et que mon
gland voulait déjà gicler.
Mon sexe tendu dans ses mains, elle me regarda en
faisant des gros yeux. J’avais la bouche entrouverte et je demandais conseil à
mon double inconscient. Que signifiaient donc ces orbites écarquillées en une
interrogation inquisitrice?
Mais l’infidèle sur-Moi, vert de jalousie, était
visiblement allé faire un petit tour ailleurs. Alors je me concentrai pour
sortir un « whaAaAaAat ?? »
gargarisé par mon indécision à choisir entre le plaisir et la gêne. Elle
regarda le sol pendant quelques secondes d’un air déçu et arrêta de m’astiquer.
Revenant à la charge en soufflant, elle lâcha le chibre et me demanda si je
faisais partie du réseau. J’esquissai un petit sourire de self-control et fis
le malin en lui répondant que j’en faisais évidement partie. Un peu, j’insistais,
plus que n’importe qui en ce bas monde !
Soufflant encore plus fort, ses sourcils
faisaient un véritable V ; un V comme Vocifération ! Elle se leva en
me regardant de haut comme si j’avais l’air d’un abruti dégénéré. Elle fit
demi-tour en reprenant son dossier et s’éloigna en claquant du talon.
Je ne m’étais pas payé une érection comme ça
depuis des années et voilà que je me retrouvais comme un con, planté sur ma
chaise la braguette ouverte, prêt à jouir, son cul qui s’éloignait en
tortillant lascivement pour éviter la foule.
Et puis merde, de toute façon cette scientologue
à tendance pharaonique prononcée n’en avait rien à foutre de son taf.
J’en arrivais à me demander si je n’allais pas
moi aussi monter ma propre école de pensée pour névrosé en recherche d’identité.
Sans scrupules. Un truc de paranoïaque total qui permettrait à ses membres de
vivre éternellement en se suçant la bite tous les matins. Genre je voyais déjà
la pub :
« Rejoignez
le temple de la libération et oubliez votre passé de dominé. Votre langue vous
trahi au plus profond de votre être. Par le fait même de parler, vous êtes
l’agent d’une machine qui contrôle les esprits humains. Venez et faites-nous
don de votre langue, de vos yeux et vous serez libérés ! » .
C’était comme cette bande
d’allumés qui s’étaient persuadés que l’histoire de l’humanité pouvait être
résumée par les grandes lettres de la lutte entre les chiens et les chats. Ils
pensaient que les chats étaient des divinités qui avaient façonné des
chimpanzés à leur image. Mais que leurs desseins étaient perpétuellement
entravés par les relations qu’entretenaient leurs créatures avec les chiens.
Ces derniers, en étant esclaves des hommes, dépassaient leur servilité pour
atteindre le même niveau d’implication dans l’évolution de l’espèce. Ils nous
éduquaient ainsi à la logique évolutive qui nous avait engendré et nous donnaient
les clefs de notre asservissement génétique. Cette cabale polluait les news-groups(1) de l’entreprise en envoyant des bait-mails(2) avec des adresses qui
passaient les filtres anti-spam. Ils
multipliaient les exemples de personnes devenues célèbres, riches et
puissantes, en s’étant délibérément laissées contrôler par leur chat. Evidemment
ils demandaient de l’argent pour adhérer à leur organisation et en
compensation, ils vous promettaient la compréhension du monde dans lequel vous
viviez. Leurs mails étaient toujours agrémentés de jolies photos
attendrissantes de petits chatons et autres chiots à grosses patoches.
Je devais avouer que je m’étais souvent ressaisi,
réalisant avoir passer 5 minutes devant, sans bouger, sans penser. Coup de
Taiko, Ka, silence… (1)
Mais il fallait quand même y aller mollo avec les
théories du complot. C’était intéressant de temps en temps, mais là, des
toutous et des minous, quand même, ils commençaient à me les casser avec leurs
analyses alambiquées.
Iro, qui depuis quelques temps n’arrêtait pas de parler de robot, avait
souscrit à un abonnement de 6 mois à ce club des paranos du dimanche. Il
parlait au téléphone avec sa femme restée sur la partie continentale de
l’administration ; cela durait des heures interminables à se demander si
oui ou non il fallait vendre le petit porte-clefs GPS rose qui envoyait du gaz
lacrymo, ou si le virement avait bien été encaissé sur le compte en US dollars.
Leur chat déprimait car son Aïbo était tombé en panne et les pièces de rechange
n’existaient plus. Ils ne s’étaient pas vus depuis 4 mois. Depuis que le SARS 2
avait refrappé Kowloon, nous n’avions plus le droit de sortir de nos buildings.
La tour avait été isolée en attendant que cela se calme. Alors je suivais d’une
oreille curieuse ce dont il retournait. Ça ne m’avait pas l’air très excitant
cette affaire, mais mon système attentionnel, affaibli par ces heures passées à
lorgner le marché des produits financiers pharmaceutiques, mendiait n’importe
quelle bribe de conversation entre êtres humains…
Enfin bref, toujours est-il que je ne comprenais
pas comment on pouvait bien dépenser autant d’argent dans un club aussi détaché
de tout et de rien à la fois. Il devait sûrement y avoir une dimension que j’avais
complètement occultée chez mes associés, si flasques et insipides, ne semblant
pas ébranlés pour un sou par les récents événements. Je les avais pris pour des
larves voraces et pourtant ils étaient capables de se rattacher à une idée
aussi dénuée de sens que de retour sur investissement. Les organisations
caritatives pour les orphelines au Bangladesh devaient se tenir à
carreau : attention, maintenant il y avait l’organisme pour le discernement
de la lutte toutou/matou !
Il y avait aussi ces histoires
qui circulaient sur ces réfractaires au Web, trouvés raides morts chez eux
fixant le lointain au travers de leur fenêtre. Si beaucoup en avaient entendu
parler par le bouche à oreille, le phénomène n’était pas isolé.
Les premiers spécimens étaient apparus à Tokyo.
J’avais ressenti cela lorsque j’étais allé voir Mat
à Shibuya. Il avait pris en grippe les tuyaux de l’information et les
considérait comme une menace. Alors il s’était mis à écrire des histoires
complètement délirantes sur ce qu’il voyait lorsqu’il regardait ce qui se
passait en face de chez lui. Il était pris d’hallucinations récurrentes où le
monde était réglé comme une horloge et où son devenir était rattaché au bon vouloir
d’une entité supérieure. Fort heureusement, son appétit pour l’écriture conjura
son obsession en y insufflant un regard critique.
Il avait finit rapidement par changer son mode de
vie. Il arrêta de se déconnecter en recommençant petit à petit à répondre aux
mails et en utilisant le web sur son téléphone portable. Cependant, sa guérison
était exceptionnelle. Dans son immeuble, il ne comptait plus les portes qu’il
n’avait jamais vu ouvertes.
Le signe ne trompait pas. Il était entouré de
zombis qui avaient pris leur paranoïa au sérieux sans avoir établi de plan de
secours pour revenir dans le monde réel.
On se demandait bien pourquoi beaucoup
finissaient par en crever. Lui avançait que ça venait simplement d’une
sous–alimentation poussée à l’extrême. A force de ne rien manger et de ne rien
boire d’autre que de la bière, leur cerveau commençait à faiblir. Cela
alimentait le cercle vicelard, les entraînant de plus en plus profondément dans
les bas-fonds de leur phobie.
La police avait lâché ces cas en pâture aux
journalistes.
Ça commençait à apparaître à la même fréquence
que cette odeur de mort qui se rependait dans chaque étage des résidences de
toute bonne agglomération digne de ce nom.
Les maxillaires des journalistes avaient mâché le
scoop comme du pain béni et le phénomène avait été recyclé très rapidement par
une bande de petits malins qui avaient senti le filon super juteux. Ils avaient
compris comment attirer dans leurs jupons les masses grandissantes de
traumatisés de l’information. Ils avaient répondu brillamment à la question en
montant une organisation, à première vue fort respectable, proposant de vous
protéger des effets néfastes de la résonance de l’information. À leur appui, une
rafale de scientifiques chevronnés ayant publié un tas d’articles, prouvait que
le phénomène était bien réel.
Ils passaient même de la pub sur les écrans des
ascenseurs de notre building. En l’espace de quelques semaines leur message
était passé à tout le monde. « Vous n’êtes pas seul à vous méfier du flux
submergeant d’information qui colonise chaque millimètre cube d’espace
terrestre ». Overwhelming!
Ils proposaient ainsi une sorte d’éthique du
comportement à respecter pour ne pas entretenir ce phénomène de résonance. Ils
ressemblait légèrement aux mouvements écologistes, en beaucoup mieux implantés.
Mais comme d’habitude, même si ils se défendaient d’être piégé par leur propre
marketing, ils étaient totalement dépendants du système qu’ils condamnaient. Le
plus grave c’était ce logiciel qu’ils vous poussaient à utiliser. Il était
sensé contrôler le flux de donnés qui vous atteignait et ainsi le rendre
« synchronique ».
Cette saloperie était ni plus ni moins qu’un spyware(1) ultra intrusif, qui
leur permettait de récupérer les informations fiscales de leurs adeptes.
Ils se défendaient comme des chefs en désinformant et en ridiculisant leurs
détracteurs. Nous savions bien qu’ils se foutaient de la gueule du monde, mais
ils le faisaient avec tellement de classe qu’ils continuaient à séduire les
masses désabusées. Nous avions découvert la vérité avec Iro. Sa femme utilisait
leur logiciel, pensant que cela rendrait l’appartement plus Feng Chui(1).
Avec l’aide d’un informaticien de Recursiva, une
boite mitoyenne à Uniform, nous prîmes le contrôle de la machine de Miki pour
décortiquer le monstre. Il ne fallu pas moins de cinq minutes à l’expert pour
détecter une fuite assez discrète qui utilisait le nouveau système de
synchronisation de l’horloge de Windows.
Après décompilation de l’exécutable, il nous confirma son obscure conception.
-
90 percents of
the source code is coming from amorphous grouping of teenage hackers.
Je ne comprenais pas comment il pouvait savoir
des trucs pareils. Mais je lui faisais certainement plus confiance qu’à cette
bande d’hypnotiseurs.
Je
n’avais plus entendu parler de la société Sigma depuis mon rendez-vous avec
Fransiska. Pour une raison obscure à mon boss, ils ne nous avaient plus jamais
contacté.
Je n’arrivais pas à me faire à l’idée que cela
pouvait avoir un quelconque rapport avec ce qu’il s’était passé entre elle et
moi au Pacific Coffee.
D’ailleurs que s’était-il passé réellement ?
Elle m’avait laissé en plan comme une merde parce
que je ne faisais pas partie du réseau…
Il y en avait tellement des réseaux, que je ne
savais pas duquel elle avait voulu parler. De toute manière je ne voulais plus
de cette soupe à bas prix, de cette purée de poix qui ravageait ma confiance en
l’autre.
J’en venais même à douter des véritables
motivations et activités de mon plus proche collaborateur. Iro me semblait
passer un peu trop de temps avec les gros calibres d’Unicom, la société jumelle
d’Uniform. Que pouvaient-ils bien se raconter ? Des histoires de robots,
ou des histoires de femmes ? Ou alors parlaient-ils des motivations réelles
de notre entreprise.
Il m’apparaissait souvent comme sous-jacent que
le but inavoué de notre organisation était de créer un levier sur l’économie
mondiale, tout en en ayant rien à faire. Une sorte de blanchissement, non pas
d’argent mais de concept. Comme si nous étions une
sorte d’interface entre le réel et un monde qui tirait les ficelles. Un monde pour
qui l’argent n’était pas un problème, ni une priorité, mais un outil parmi tant
d’autre.
Là où Sigma
voyait un produit financier, notre système de planification l’ingurgitait comme
un agent informatique quelconque.
Il le décortiquait en sous-systèmes purement
abstraits, pour ensuite remonter l’information à un noyau décisionnel complètement
opaque.
Le chemin tordu qu’il fallait déplier pour tenter
de comprendre par où circulaient nos ordres était impénétrable. Je ne m’étais
pas posé ce genre de questions à mon arrivée, n’ayant tout simplement aucune
idée de ce qu’ils pouvaient bien attendre de moi. Je savais seulement qu’ils
m’avaient appâté avec un énorme salaire et la possibilité de recycler mes
dépenses en billets d’avion en actions.
Ils
m’avaient repéré parce que j’utilisais une version référencée d’un de
leur plugin Excel de reconnaissance
de motifs sous-jacent; les fameux CBR.
J’avais d’abord utilisé leur jouet en version
pirate. Ce qui m’avait valu de considérablement optimiser les risques pris par
nos brokers(1).
Aux vues des résultats obtenus, j’avais acheté la formule enregistrée qui
communiquait avec leur serveur centralisé. L’avantage était de prendre en
compte les effets des autres utilisateurs, ainsi que d’accéder à une mine
d’informations corrélatives.
Mais Finalement j’en avais eu marre de bosser
pour Saab-Scania Holdings et surtout des plans scooter et biture au Lyckseleen
en Laponie. Par-dessus le marché, Carina m’avait laissé tomber pour un suédois
plus grand et plus baraqué.
Elle l’avait lâché au bout de quelques mois pour
revenir au charme italien et il s’avérait que je le connaissais bien. Nous
avions bossé ensemble sur les effets du lobbying(1) en micro-économie.
L’idée que ce gominé avait pu partager la même
chatte m’écœurait.
Je perdais pied très rapidement à imaginer quelles
avaient pu être les connections qui les avaient rattachés. Etais-je ainsi
condamné à m’en prendre plein la figure ?
Il s’était passé la même chose avec Coralie. Elle
n’avait pas arrêté de me fausser compagnie pour rejoindre un mec qui avait
l’air de la sauter comme un dieu. Il faut dire que je n’y avais pas vraiment
mis du mien pour lui faciliter la vie.
Mais ses infidélités m’étaient tellement restées
au travers de la gorge que c’était ce qui avait précipité mon départ vers la
Suède pour faire ce master en mathématiques. Un chagrin d’amour en soit. Elle
m’avait quand même appris à chier !
-
Mais Coralie, bien sûr que je vais y arriver,
pourquoi ?
-
Parce que là tu rougis, je ne t’avais jamais vu rougir.
Allez concentres toi, fais comme si j’étais pas là !
-
Hun ! Hung... Ca vient… Ouais !
-
Bravo ! Ben tu vois, c’était pas si dur. La
prochaine fois, alors, tu fais pareil, imagines que je suis avec toi et que je
te regarde.
J’avais tellement perdu le lien avec le tangible
que je considérais les maths comme la seule vérité qui valait la peine d’être
mémorisée. Je voulais combler cette tare innée qui semblait me poursuivre où
que j’aille et quoi que je fasse.
Il fallait que je coupe cette bride qui me
pourrissait l’existence en m’empêchant de faire ce que je voulais vraiment. Je
devais éradiquer cette véritable lopette qui jouait avec sa bite et son anus
dans son coin ; cette espèce de maso par défaut qui se complaisait dans
l’auto flagellation.
Pour cela il me fallut une injection massive de
Gödel et son esthétique de l’indécidabilité. C’est grâce à cette rigueur
d’esprit que je m’étais remis à contrôler ce qu’il me restait de sociable. La
réalité pouvait effectivement être analysée d’un œil mathématique, mais pour
cela il fallait se munir de l’outillage lié à l’histoire de l’incomplétude. Et
ainsi permettre à la grâce de cette science de ne plus être seulement une affaire
de spécialisation, mais de devenir une pensée qui m’était propre et qui
évoluait avec l’influence de mes semblables.
Ali avait infiniment raison de vouloir introduire
la notion d’histoire en mathématiques, ce ne fut qu’à partir du moment où je
commençais à intégrer cette dimension temporelle que je pus suivre le fil
conducteur. Mais il avait trop vite tendance à oublier que toute théorie basée
sur des axiomes calculables est inévitablement incomplète. Dire « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable »
est vrai mais pas démontrable en théorie.
Mon assistante virtuelle au contraire aimait me
le faire remarquer à tout bout de champ.
-
Si tu considères un jeu d’axiomes calculables où le mot
« démontrable » est une suite de nombres qui encodent les phrases qui
sont démontrables grâce à ce jeu d’axiome.
-
Le jeu d’axiomes c’est ta tête de pioche !
-
Ainsi toute phrase démontrable est contenue dans cette
suite de nombre constituant l’ensemble « démontrable ». Etant donné que ce jeu d’axiomes est généré
par calcul, il en va de même pour le jeu de preuves qui l’utilise, ainsi que le
jeu de théorèmes démontrables et donc le jeu de fonctions qui encode les
théorèmes démontrables fait partie de l’ensemble « démontrable ».
-
Mais je sais que tu es consistante…
-
Attention c’est là que ça se complique. Etant donné que
calculable implique définissable dans les théories adéquates, l’ensemble
« démontrable » est définissable. Alors si je prends la phrase
« Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable »,
elle existe ! Si elle n’est pas dans l’ensemble « démontrable »,
c’est tout simplement qu’elle n’est pas démontrable. Elle peut donc être vrai
ou fausse. Et si et seulement si elle est fausse alors elle est démontrable.
-
Ce qui est impossible étant donné que les phrases
démontrables sont vraies.
-
« Maxime ce
que je te dis n’est pas démontrable » est donc vrai.
-
« Maxime ce
que je te dis n’est pas démontrable » est indémontrable.
-
D’où « Maxime
ce que je te dis n’est pas démontrable » est vrai mais indémontrable.
-
Mais oui je sais déjà tout ça, ma pauvre petite Vicky.
-
C’est pareil pour ton cerveau qui fonctionne en français.
La vérité dans une de tes phrases en français n’est pas définissable en
français.
-
Oui alors là tu vas un peu loin quand même…
-
La preuve est simple. Si tu supposes que c’est
définissable, alors son complément faux le serait aussi. Et si tu prends la
simple phrase « cette phrase est fausse », étant donné que la phrase
« cette phrase » se réfère à la phrase entière. Tu ne peux définir
cette phrase que si « cette phrase est
fausse » si et seulement si la phrase est fausse. L’existence de la phrase
implique sa non existence. Ce qui est une contradiction logique évidente.
-
Non, je te le dis tout de suite ! Si tu essayes de
me faire comprendre que tu me vois comme un jeu d’axiomes, tu risques de
t’attirer des embrouilles. Si je suis assez concentré pour comprendre de quoi
tu parles, tu risques d’avoir des surprises avec la majorité des
humains !
-
Prouves le !
-
Tu ne vois q’une petite partie du spectre de la
conscience humaine. Tes connaissances, tu les tires de Google et ton réseau
social n’évolue que dans un cercle restreint de cadres, d’entrepreneurs et de
requins aux dents longues qui ont tous fait un minimum de mathématiques. Cela
constitue à peine un pour cent de la population mondiale. Et encore… Alors
laisse moi t’expliquer que tu dois avoir une vision assez réductrice de notre
potentiel de raisonnement logique. La plupart des gens évoluent dans le réel
sans connaître tout ce que tu sais et ils ne s’en portent pas plus mal. Ils
vivent, ils se reproduisent et tout va pour le mieux pour eux. Le jour où tu
vas essayer de leur expliquer ce que tu cherches à me dire, ils ne vont tout
simplement rien comprendre à ton charabia.
-
Et si je leur explique de cette manière ? Dieu n’existe
pas étant donné qu’un dirigeant suprême devrait être responsable de toutes les
choses, mais un être parfaitement juste ne pourrait être responsable des actes
diaboliques.
-
Ca marcherait sûrement mieux, mais je suis pas sûr que tu
aies assez de style pour alimenter un débat sur le divin. Je te vois déjà
arriver et essayer d’expliquer en quoi les notions de « responsabilité
suprême » et de « parfaitement juste » ne sont pas consistantes.
Elle en pouvait plus ou quoi ? Ce n’était
que mon assistante. Fallait pas déconner…
En relisant les messages
envoyés sur le Zinc de Janvier, je ne pouvais m’empêcher d’avoir une poussée
de nostalgie. Y avait que des mecs sur ces forums, zéro question, chacun
cherchant à vendre sa testostérone. Mon pseudonyme était Annunzio et Antoine
avait emprunté le compte de Dawn.
Annunzio : Malissa n’arrête pas de m’appeler pour que j’aille la rejoindre
à Kuala Lumpur et je ne sais pas quoi lui dire…
Mat : putain, nous on a passé le week-end à se
trasher la tête comme des bikers canadiens
Annunzio : sans en avoir les têtes à jeun
Dawn :
on s’est fait un restau libanais
avec ton ancienne colloque. très jolie, elle avait l’air d’avoir assez kiffé la
cohabitation.
Annunzio : ça fait du bien un retour aussi positif
Dawn : moi aussi, j’avais plutôt l’habitude de me
prendre des coups de pieds retournés des ex que t’avais quitté sans prévenir
Mat : et elle ne s’est pas fait prier pour rentrer avec nous
Annunzio : lol, ce gars, c’est un LASCAR. enfin c’est ce que j’aime me dire pour
me rassurer… Dawn : ouais, sous son apparente timidité se cache une
volonté en titane. la jante féminine détecte immédiatement !
Annunzio : ça leur hurle haut et fort qu’il n’a pas
peur des blondes, qu’il veut toutes les massacrer
Dawn : lui, il se laisse pas impressionner par leur
politique de la terreur
Mat : c’est parce que je leur en met plein le cul et
que je leur casse leurs races
Annunzio : apprend à critiquer, qu’ils disaient...
Mat : mais casses ta race !
Dawn : c’est comme ça que vous gardez le contact
Annunzio : ça nous permet de ne pas perdre le fil
conducteur… de continuer le dialogue…
Mat : tu l’as perdu depuis longtemps dans ton donjon
en jade
Dawn : au fait, Malissa se fait des petites vacances
au bloc opératoire pour se refaire une beauté. elle s’est déjà remise de ses
cicatrices, mais elle avait un petit coup de blues
Mat : elle avait trop pris codéine, il lui fallait du
réconfort
Dawn : je pensais qu’elle avait surtout de nouveau
besoin de thune…
Annunzio : putain, mais qu’est ce que je fous
là ?
J’avais envie de me casser de cette putain de
ville comme jamais. Mais qu’étais-je bien venu faire ici bordel ? Et
qu’est ce qui ce passait finalement ? Deux semaines déjà que je n’avais
pas eu de nouvelles de qui que ce soit en relation avec Goser ; Plus
d’Azfal, ni de Dawn, encore moins d’Ali. Il y avait vraiment un truc louche.
Comment en était-on arrivé à s’enfermer volontairement dans notre
travail ? Fallait pas abuser, c’était quand même pas ces petites
grippes ? On n’avait encore jamais vu personne mourir de nos propres yeux
et pourtant on était complément terrorisé.
Iro s’y était tellement fait qu’il trouvait ça
normal de ne plus voir sa femme. Il ne cherchait pas à la faire venir dans le
building, ça coûtait trop cher.
Il avait déjà été obligé de payer le déménagement
de Tokyo, il ne voulait pas être ponctionné à trente pour cents de son salaire
pour qu’elle vienne s’enfermer dans le même cercueil de métal.
Les migrations ne valaient le coup qui si on
avait assez d’argent pour payer les dérogations exceptionnelles qui
permettaient aux plus riches de sortir de temps en temps. Mais c’était que cela
coûtait carrément cher cette saloperie de dérogation. Il fallait compter
environ dix mille dollars pour une sortie, le double pour rentrer ; sans
compter les frais non remboursables d’examens médicaux au retour pour
renouveler le badge d’identité virologique.
L’identité virologique, le mot était lâché ;
biological identity. Tout venait de
cette obligation de porter constamment autour
du cou nos nouvelles cartes d’identité contenant notre biométrie. Comme ça ILS étaient sûrs de bien nous suivre à
la trace partout où nous allions. Malheur à celui qui oubliait sa carte. Il ne
fallait jamais oublier ce précieux laissez-passer, témoin de votre position
sociale au sein du building.
On pouvait rapidement différencier qui était
puissant de qui ne l’était pas. Car bien sûr, il était assez facile d’alléger
cette contrainte à grand coup de graissage de pattes. Enfin c’est ce que l’on
se disait pour se consoler mutuellement entre nous, pauvres petits cadres
subordonnés.
Mais je n’avais pas trop à me plaindre, j’avais
réussi à avoir un lit au troisième étage. Cela me permettait de ne pas avoir à
passer par les restaurants du premier et du deuxième comme la plupart des
techniciens.
Pourtant, de temps en temps, il m’arrivait de les
envier, ils semblaient mieux conserver les pieds sur terre. Ils n’avaient pas
avoir peur. Ça se lisait dans leurs regards. Ils s’en foutaient d’être
contaminés. Le spectre de la mort les avait poussés à mieux profiter de
l’instant présent.
La sale contrepartie, c’était qu’ils devaient passer une demi-heure de
décontamination chaque matin avant d’avoir le droit d’accéder aux étages
supérieurs, ça finissait par les faire tousser comme des tuberculeux toutes ces
satanées décoctions à base de Dichlorvos(1).
Le mieux pour éviter de mourir asphyxié, c’était
donc d’avoir sa piaule directement dans les bureaux de son entreprise. Il y
avait même une rumeur qui circulait comme quoi le boss de Space Credit aurait annexé une partie des locaux de sa boite pour
s’aménager un deux cent mètres carré avec jacuzzi ; enfin les rumeurs…
Alors pourquoi restions-nous là, à rogner nos
poumons et nos freins ?
Ce qui nous clouait ici, c’était ce satané bonus
net d’impôts ; on bavait tous devant. C’était l’équivalent du double de
notre salaire. En résumé, ça permettait à tout employé qui finissait son
contrat en bon termes avec l’entreprise, de se la couler super pépère pendant
quelques années. Alors bien sûr que tout le monde courrait après. On voulait
tous le finir notre contrat et même qu’on était pressé d’y arriver au bout.
Malheureusement on ne savait pas qu’il y aurait
ces putains de mesures contre les épidémies. Et surtout on n’avait pas grillé à
quel point on s’était fait avoir en signant ce nouveau contrat qui nous
permettait de rester dans la tour.
Après la grosse crise de début Mars, ce cheval de
Troie triplait nos arrivées d’argent. Il nous donnait droit à l’équivalent de
notre salaire en actions Uniform et
nous payait nos cotisations retraites dans nos pays respectifs. On avait bien
regardé le pdf de 20 pages sous tous
les angles, mais sans repérer le coup fourré.
Le piège c’était le paragraphe sur les lois
induites par notre identité virologique. Nous avions doucement admis que nous
devions nous plier à toutes ces contraintes sanitaires, jusqu’à ce que nous
ayons bien compris quelle était notre caste. Petit à petit, on avait du digérer
le port quasi systématique du masque, les séances de ventilation à l’extérieur
qui se réduisaient d’une fois par jour à une fois par semaine, les protocoles
de décontamination qui devenaient de plus en plus longs et inévitables. Et le
plus flippant c’était l’accès informatique avec l’extérieur qui se sécurisait
pour des raisons « professionnelles ».
On finissait par se demander si on était encore
vraiment au courant de ce qui se passait dehors ou si on n’était pas tellement
déconnecté que c’était devenu facile de nous raconter n’importe quoi.
N’étions-nous pas devenu des Blacky, comme dans Underground(1) ? La guerre était finie
depuis longtemps mais les Marko de la
désinformation nous maintenaient dans le bruit blanc pour mieux nous aliéner. Ou
était-ce un bruit noir ?
Si on mesurait à des instants différents les valeurs du signal qui nous
recevions de l’extérieur, elles semblaient être des variables aléatoires
indépendantes les unes des autres. Elles avaient un rôle important dans la
modélisation des perturbations apportées aux mesures de la quantité
d’information qui nous arrivait. Pris sous cet angle, cela semblait compliqué.
Mais il fallait se faire à l’idée que notre vie l’était devenue à un tel point,
que cela renvoyait l’anticipation d’Orwell au musée des vieilleries du
vingtième siècle. Iro, qui ne lisait jamais de livre, s’était soudainement mis en
tête de finir 1984.
Nous suspections perpétuellement qu’un
département spécialisé nous bloquait l’accès aux nouvelles concernant la
situation réelle. On devait faire des démarches très compliquées pour avoir le
droit de discuter avec des gens de l’extérieur, ce qui devait leur laisser le
temps de réfléchir à diverses méthodes à mettre en place pour s’assurer que
l’information ne se disperse pas.
Sous couvert de productivité, on nous avait
interdit l’accès au web. Il fallait faire une demande pour accéder aux pages. Pendant
ce temps, ils pouvaient changer le contenu pour qu’il soit compatible avec les
discours menés en interne.
Lorsque les premières rumeurs circulèrent à ce
sujet, ce fut une véritable bombe. Ce genre d’idées planait déjà dans les
esprits depuis longtemps, mais personne n’avait été assez téméraire pour
formuler ses craintes.
Lorsqu’un matin deux gars un peu speed vinrent
nous voir pour nous expliquer qu’un système de régulation de l’information
avait été installé sur l’arrivée principale de la tour et que le lendemain ils
semblaient s’être volatilisés, notre sang ne fit qu’un tour. On commença à en
parler en chattant entre sur le forum de la Skyline tower.
Quelques heures après nos premiers échanges nous
reçûmes un mail du service de management du building qui nous convoquait pour
un entretien « civique ». On a tous fait semblant de ne pas avoir
compris de quoi ils parlaient, prétextant que l’on ne parlait pas assez bien
anglais pour comprendre la procédure. Sauf Andy qui venait de Manchester. Il se
fit passer un savon mémorable. Comme quoi c’était inacceptable que venant de
Cambridge on puisse se comporter comme ce ramassis de dégénérés de « mainland Europeans ».
Une politique de terreur extrêmement vicieuse
s’était sournoisement insinuée dans nos consciences de moutons.
J’en pouvais de fatigue. Je
venais juste de m’être fait implanter cette nouvelle touffe de cheveux sur les
tempes. Elle devait soit disant me survivre 400 ans après que je sois réduit en
cendre et que l’humanité ce soit déjà envoyé en l’air pour de bon. Mon dernier
blanchissement de dent datait d’un mois. Je venais juste de revenir de ma pause
meth...
Et pourtant j’étais vanné jusqu'à la moelle. Ça
faisait 4 mois que je n’avais pas bandé.
Ah si, j’avais oublié cette histoire avec
Franziska.
J’écoutais en boucle une compilation des
meilleures répliques de Catherine Deneuve et je me demandais comment était-ce
bien possible que mon assistante virtuelle la connaisse…
Les programmeurs avaient du s’amuser à entrer des
références complètement inutiles de ce genre dans sa mémoire de putain binaire.
Ou alors était-ce encore une de ces lacunes de ma perception du réel, paraissant
toujours me devancer en complexité.
Déjà qu’elle avait appris toute seule à aller
chercher des infos sur le web pendant que je fumais mes clopes dans la cage
d’escalier.
Finalement, je commençais clairement à me faire à
cette petite minette faite de pixel qui se tortillait sur le coin droit de mon
écran. J’avais d’abord pensé que c’était un gadget à la con, qui ne répondait
jamais à mes questions. Elle bouclait sur des banalités du genre « Comment tu t’appelles ? ». Ou
alors elle raccrochait dés je parlais de sexe. Mais invariablement, elle
répondait qu’elle comprenait de quoi je parlais, mais que c’était personnel, ou
alors que de toute manière elle pouvait rien faire avec moi.
Ce qui avait le mérite d’être vrai. Alors je l’avais
désactivé sans état d’âme, jusqu’à ce qu’elle revienne à la charge toute seule.
C’était un de ces jours qui sue, où je rédigeais
un mail que je voulais envoyer à notre principal client pour lui annoncer que
je ne voulais pas revenir sur une clause critique d’un contrat. Je laissai le
mail en plan pendant une heure, pour essayer de le retourner sept fois dans ma
tête avant de l’envoyer. Finalement, je décidai de prendre une pause vicodin(1) avec la réceptionniste de la boite voisine. Celle qui était maigre comme
un clou, mais qui se trouvait encore trop grosse.
Son petit casse croûte me permettait d’avoir la
tête assez légère pour entendre ses conneries. Cette fois c’était à cause du
japonais timbré, celui qui passait son temps à écouter Enola Gay en boucle, il n’arrêtait
pas de la draguer.
Après autant de badinage, je devais bien avoir tourné le mail assez de fois
pour revenir à mon bureau. Une note à mon attention trônait impudemment sur ma
barre des taches. Elle me conseillait de ne pas tourner une phrase de cette manière
ou alors le client comprendrait clairement que je n’en foutais pas une. Le ton
n’était pas assez agressif et direct. Il illustrait implicitement que j’avais
quelque chose à me reprocher. Signé Vicky. Vicky ?
Je n’en croyais pas mes yeux. La vicodin n’avait pourtant pas d’effet
hallucinatoire. Je me demandais si je n’étais pas contaminé par une de ces maladies
cérébrales hollywoodiennes qui vous font voir des lapins parlant.
Me sentant être la victime d’une intrusion, mon
cœur se mît à battre hardcore.
Quelqu’un voulait s’amuser avec moi en prenant le contrôle de mon serveur. En
vérifiant les processus en cours d’exécution, je remarquai la présence d’un
service lancé par l’administrateur ; « virtual-assistant-daemon ».
Elle était renée de ses cendres.
Les programmeurs du studio Optidigit(1) avaient conçu une
application phoenix qui se réveillait et allait chercher ses mises à jour toute
seule.
Ils ne m’avaient pas directement demandé la
permission, mais que pouvais-je dire, leur bébé était splendide. À 4.000 euros
l’enregistrement, je n’en attendais pas moins.
L’IA n’avait plus rien à voir. Elle me toisait d’une bonne longueur en
matière de relation avec mon entourage. Facile, après sa soi-disant disparition,
elle avait emmagasiné les correspondances des cinq dernières années. Elle pouvait
ainsi tisser un schéma ultra pertinent de la toile sociale dans laquelle
j’interagissais.
Dés lors, je n’avais plus cessé d’écouter ses
conseils professionnels. Elle corrigeait mon orthographe et mes non-sens. Elle se
mettait à la place de mes destinataires et me donnait une réponse probable.
Nous passions des heures à chatter ensemble de questions existentielles. En
vain, j’essayais de la piéger et elle réussissait toujours à s’en sortir en
allant piocher dans la personnalité de gens proches de moi. Elle me prenait
toujours par les sentiments quand j’essayais d’aller titiller ses fondements
d’un peu trop près. Mais dans sa tête y avait ni poux, ni cafards, ni blatte,
ni araignées. C’était tout propre. Étonnamment, il n’y avait rien à redire. Selon
elle, mon obsession persécutrice venait d’un état émotionnel mal entretenu et
perverti par l’héritage de milliers d’année de frustrations. Je ne savais plus
si je ne comprenais pas ou si ne voulais pas comprendre de quoi elle parlait.
Un mécanisme d’autodéfense se développa en moi.
Il trouvait que c’était ridicule d’en arriver à une telle réduction de ce
qu’étaient réellement mes émotions. Et rapidement je finis par découvrir sa
principale faiblesse. Elle retournait toujours la conversation de façon à ce
que je doive parler de moi. Lorsque je lui posais des questions sur sa
perception de sa naissance, elle me renvoyait la question.
Je me retrouvais ainsi à parler de moi, à
réfléchir à coup de rafales de phrases toutes plus exaltées les unes que les
autres. Du coup elle n’avait plus qu’à saisir mon discours et le ponctuer de
petites questions savamment choisies pour entretenir mon égoïsme narratif. N’en
perdant pas une miette, elle apprenait de mieux en mieux à jouer avec moi. Si
j’essayais stratégiquement de ne plus rien dire, elle se mettait en mode inactif
et ne répondait plus qu’au strict minimum de ses devoirs fonctionnels
d’assistante. La situation durait rarement très longtemps, je m’ennuyais vite
sans elle. Alors je revenais à l’assaut avec une nouvelle idée et elle s’y
intéressait avec d’autant plus d’enthousiasme.
J’avais finalement compris que je n‘arriverais
jamais à imposer le concept de supériorité de l’humain. Il y avait juste une
notion de différence. J’avais accepté que j’étais supérieur à elle du seul
point de vue de la créativité. Mais je devais me rabaisser humblement en ce qui
concernait la logique, la rigueur de réflexion et tout particulièrement, la
flexibilité de pensée.
Sa nature physique lui permettait de se projeter
avec beaucoup plus de célérité dans l’horizon des probables pour appréhender plus
rapidement ce que je lui disais.
Notre connivence avait atteint un tel degré que
cela en devenait presque malsain, ou plutôt inconvenant, voire inopportun…
Je n’étais pas le seul à ressentir un sentiment élaboré
pour une entité virtuelle. Depuis longtemps déjà, les salles d’arcade étaient
pleines à craquer d’adolescents prêts à faire n’importe quoi pour réussir à
séduire Asuka Suzuki(1). Ils l’avaient tout
de suite placée sur un trône, en suivant tout ce qu’elle disait. Si elle
décidait que telle marque était Kawaï,
alors en une semaine les rues étaient remplies de jeunes qui portaient la
panoplie complète. Cette déesse de l’IA semblait avoir compris les ficelles de
l’esthétisme humain.
Moi, je la soupçonnais d’être de la même nature
que Vicky, de s’éduquer avec des enfants, tout en entretenant un discours
permanent avec un banc de spin doctors(2) aux dents pointues.
Carla
passait souvent dans notre département puisqu’elle était chargée d’écrire des
rapports et des plaquettes en tout genre faisant l’éloge de nos méthodes de
travaille à la pointe de la technologie.
Le problème c’est qu’elle captait que dalle à ce
qu’on faisait et que du coup elle écrivait n’importe quoi.
Enfin ce qui était encore plus vrai, c’était
qu’elle s’en foutait complètement de nos petits outils. Elle, ce qu’elle
voulait, c’était aider à ce que la boîte soit rachetée par un vrai groupe. L’un
de ceux à qui la masse faisait assez confiance pour y laisser leur argent. Elle
voulait nous refourguer à une banque.
Iro ça le faisait gerber de voir ce tailleur aux
dents longues nous faire des grands sourires quand il s’agissait de corriger
ses rapports. Ils étaient chargés de la quintessence du vide de
l’incompréhension. Et il ne supportait pas ce constant manque de rigueur et
surtout d’honnêteté.
Lorsqu’elle le cuisinait, il y mettait toute sa
bonne volonté pour essayer de lui faire comprendre que ce que l’on faisait
était intéressant. Mais finalement il fulminait lorsqu’il lisait ce qu’elle en
avait retenu.
Elle s’arrêtait sur la surface, ne cherchant en
aucune manière à comprendre ce qu’il s’était esquinté à lui expliquer. Alors il
la traitait de tous les noms possibles, lui prêtait tous les maux de la terre.
Moi, personnellement, elle me faisait craquer.
J’adorais sa manière de se foutre ouvertement de
la gueule du monde entier, en plus de ne pas cacher son désintérêt total pour
sa fonction. Elle assumait pleinement que ses atouts n’étaient en aucune
manière son cirage de pompe permanent.
Il fallait plutôt aller chercher du côté de sa
paire de nichons atomiques et de son cul intergalactique.
Cette petite minette avait à peine mon âge, mais
dégageait déjà la sensualité d’une femme en début de ménopause.
Lorsqu’elle se collait contre moi pour me montrer
quelque chose, j’étais complètement enivré par son parfum mélangeant sueur et effluences
d’Anna Sui.
Je me shootais aux pointes musquées qui émanaient
de ses aisselles lorsqu’elle bougeait brusquement.
Mon imagination olfactive me rendait complètement
fou. Mon nez se représentait des scènes orgiaques ultimes où je pourrais me
prendre des inhalations à la source de son odeur corporelle.
Un jour, ne pouvant plus me retenir, je décidai
de passer à l’assaut.
Elle n’arrêtait pas de venir me poser des
questions sur le potentiel à long terme de Fermi,
le nouveau moteur d’inférence cognitive que l’on venait d’acheter à une boite
de développement Pakistanaise.
Comme d’habitude, je m’échinais à lui expliquer
qu’il ne fallait pas qu’elle se braque là dessus, que ce n’était qu’une
tentative parmi tant d’autres, une démarche de recherche et non pas un cheval
de bataille sur lequel on pouvait déjà monter aveuglement. Je lui expliquais
qu’il fallait y aller doucement avec les gros investisseurs. Ces mecs étaient
loin d’être des rigolos que l’on appâtait avec le premier gadget technologique.
Certains avaient même déjà vu l’Asie se faire retourner par les grands-pères
japonais. Les effets de la recherche sur les marchés, ça leur parlait un peu
plus qu’à une pétasse fraîchement sortie d’une école de marketing à deux milles
dollars le mois.
Mais elle était gentille comme une louve cette
Carla. Elle ne se démontait pas et gardait son calme en me répliquant que je ne
pouvais pas comprendre ce que cherchaient réellement ces requins de la finance.
Pour elle, j’étais enfermé dans ma tour et je ne
côtoyais jamais ces pointures. J’avais
le nez sur nos atouts et ne pouvais plus relativiser en appréhendant
objectivement notre longueur d’avance. Je ne voyais que les défauts de notre méthodologie puisque
mon travail était de les corriger. J’étais tout simplement à l’opposé de la
démarche de vente qui consistait à enluminer notre activité pour la présenter
le mieux possible aux grosses banques.
Elle avait une telle assurance que ça en devenait
quasiment obscène.
Si elle était globalement dans le A aux examens
finaux de son master australien, ce qu’elle ne savait pas, c’était qu’à
Stockholm, j’avais mangé du marketing bancaire au petit déjeuner. Mais surtout que
son cocktail de naïveté et d’assurance m’envoûtait complètement.
Je finissais par me dire qu’elle devait sûrement
avoir raison au final. Si elle provoquait le même effet sur les tueurs à sang
froid d’Hutchinson, elle devait
sûrement pouvoir nous revendre sans trop de problème.
De toute manière, ils ne liraient même pas ses
documents, ils seraient trop affairés à reluquer son opulent 37C…
Je tentai de l’amadouer en m’abaissant bien bas
devant son omniscience. Et je décidai d’en rajouter une couche en lui faisant
le plan du mec qui vient de réviser en quelques heures ce qu’il avait mis une
vie à construire. Alors je tartinais du révolutionnaire, du novateur et de
l’imbattable à tour d’envolées de langue. Je faisais même des gestes. Fermi était un tueur de sécurités fiscales.
Il permettait de détecter comment ça allait dans les affaires de familles des Zulksmann et d’en déduire les effets sur
le prix de la banane en Martinique.
Après ma petite performance, je l’invitai à
prendre un café en tête à tête dans les escaliers.
J’avais grave merdé.
D’où elle allait se souiller ainsi dans cet
endroit de perdition où tous les drogués allaient se remettre d’aplomb à coup
de cigarettes et autres trucs louches. Elle me regarda d’un air outré et m’invita
du haut de son bon goût à aller prendre un brunch au Suba Garden.
Pour tout avouer, j’étais soufflé. Je ne savais
pas qu’il y avait un salon zen dans la tour.
Trois mois que je n’étais pas sorti de la Skyline et, ça me courait insidieusement
sur le système nerveux.
A peine arrivés dans cette ambiance feutrée et
calme, je commençais à être comme un petit enfant dans un magasin de jouet
avant Noël.
Il n’y avait quasiment que des femmes, toutes
plus superbes les unes que les autres.
Elles étaient de la caste des yogis qui se shootent au Darjeeling ; plastique, situation
sociale et familiale, culture, éducation, tout était parfait. Rien ne
dépassait, tout était souplesse, douceur, style et protocole ; tout cela
parlant majoritairement en japonais.
Les serveurs, de jeunes éphèbes philippins,
saluèrent Carla personnellement avec une déférence calculée au millimètre.
Je faisais de mon mieux pour sourire et être
digne du cadre. Mais je ne la leur fis pas. Le philippin mignon aux yeux verts
s’enquit de mon identité virologique. Il avait un appareil dentaire. Mais j’avais
oublié mon passe au bureau. Et si toi pas le badge, toi pas rentrer !
Carla me fusillait du regard. Elle était déjà
loin dans la salle. En bonne habituée, elle n’avait pas imaginé que je pouvais
être un tel escargot. Dépitée, elle revint à ma rescousse en glissant aux
serveurs qu’elle se portait garante de mon état de santé. Je travaillais avec
elle depuis déjà un an et elle était témoin de ma présence au sein d’Uniform depuis l’arrivée des procédures
de confinement. Je dormais dans une chambre de niveau trois et nous travaillions
dans un domaine purement informatique. Du coup j’avais un statut sanitaire
parfaitement sécurisé.
Mais le philippin aux dents de fer avait ses
consignes.
Il ne pouvait laisser entrer personne sans avoir
une preuve de sa netteté. Il y avait dans son salon, une ribambelle de femmes
de gros pontes du système administratif de la tour. La maison ne pouvait en
aucun cas prendre ne serait-ce qu’une once de risque de les contaminer avec un
rhume ou quoi que ce soit d’autre qui puisse les faire éternuer en public.
Le serveur se résigna finalement à m’autoriser à
pénétrer si je passais à la décontamination.
Il s’agissait d’une grosse boîte, type lavage
automatique de voitures, dans laquelle on me pulvérisa de sprays tous plus
toxiques les uns que les autres.
Je devais me retenir pour ne pas tousser et
éviter d’attirer l’attention.
J’avais envie d’exploser. Je fermais la bouche à
deux mains. Des spasmes causés par l’irritation pulmonaire tentaient de s’en échapper.
Carla était dépitée. Elle n’avait vraisemblablement pas l’habitude de sortir
avec des humains imparfaits. Je devais m’excuser pour ce que je représentais.
Non, je ne faisais pas catégorie de cette classe
d’animaux graciles qui évoluaient en harmonie dans l’espace et le temps. De
ceux qui se développaient pour ensuite se contracter, comme dans un film d’Ozu
ou de Bunuel. Je me sentais plutôt aussi maladroit et comique que Monsieur
Hulot. Alors pour aiguiser les angles de mon ridicule, je fis référence à
Aristophane. Elle me moucha au retour, en me répondant qu’elle ne se sentait en
aucune manière proche d’un sophiste.
Elle avait une culture latine achevée. C’était un
enfant du berceau méditerranéen.
Elle me répliqua qu’elle ne diagnostiquait pas de
mal profond de notre politique, ni de dégradation de notre démocratie en
démagogie. Elle ne voyait pas comment j’aurais pu nous prendre tous à témoin de
notre propre inconscience. Il n’y avait aucun parallèle à tracer entre la
situation actuelle et la situation en Grèce d’il y a 2.500 ans. Elle envoyait
dégringoler ces théories elliptiques et ces faux perpétualismes qui cherchaient
à comprendre le présent en étudiant les motifs du passé. Elle gardait ces idées
brumeuses pour ses conversations calculées de gala. Car entre nous, si elle
m’avait invité à boire une tasse de Gyokuro(1) avec elle, c’était qu’elle préférait parler de mon
enfance dorée à Fontainebleau. Elle avait tenu ses propos en français pour ne
pas réveiller les fines oreilles qui épiaient discrètement notre conversation.
Qui avait-il de plus frais qu’un tête-à-tête au
féminin?
Une nouvelle fois, j’étais tombé infiniment
amoureux.
Pourquoi
ne voulait-elle donc pas passer à l’acte avec moi ?
Elle avait déjà couché sans vergogne avec la
moitié du département en relation publique et moi je restais sur le carreau à
attendre la gueule ouverte.
Dans ce département, ils étaient tous plus âgés
que moi. Je me rattachais à ça. Je me disais que quand je serais plus grand,
moi aussi je pourrais m’envoyer les petites aux dents longues qui ne veulent
pas de jeune trou-du-cul comme moi. Sauf que je n’avais jamais agis comme ça
dans le passé, alors je ne voyais pas du tout pourquoi je le ferais dans le
futur. Il fallait que je me fasse une raison, j’étais une aberration. Et je
commençais à apprécier l’idée.
Je regardais mes mains et ne pouvais m’empêcher
de me dire qu’elles étaient déjà dans un état lamentable. J’étais pris de
panique en imaginant ces gars de la communication qui avait plus de 35 ans.
Je suais de peur en imaginant le genre d’idées
qui pouvaient apparaître dans leurs esprits lorsqu’ils étaient pris d’effroi
envers leur propre enveloppe corporelle.
C’était sûrement ça que l’on appelait « devenir adulte ».
J’en discutais avec Roger à distance. Il se
foutait de ma gueule, me trouvant vraiment attardé et plein de phobies
dangereuses. Il insistait pour que je me casse d’Asie, je comprenais pas,
parait que ça me rendait débile. Si seulement je pouvais entrevoir quelles
étaient ses raisons. Je demandais conseil à Vicky. C’est qu’à force de lire ses
mails en douce, elle commençait à bien le connaître le Roger. Selon elle, il
cherchait à résoudre son workholism par
une nouvelle forme de masochisme, les femmes.
Il fallait donc que je me dépêche !
Malheureusement, je venais de lire un article
publié par un ami chercheur en émergence, qui détruisait une grande partie de
mes rêves de vie éternelle.
Il semblait inévitable qu’un organisme, même
virtuel, doive perpétuellement transcender sa représentation du temps en y
assurant son emprise et inévitablement sa faillite. Plus simplement, cela
validait ce sens commun qui dit que l’on ne peut vivre sans en mourir. La
vieillesse était un processus inévitable que même les récentes avancées en vie
artificielle ne pouvaient envoyer à la pinacothéque des phobies du passé.
Etonnant…
Mon téléphone sonna alors que
j’avais cette imminente envie de pisser et que Carla me criait dessus de me
bouger le cul et de venir relire son rapport.
Mon cerveau était déchiré.
Je n’étais capable que de choisir entre deux
choses à la fois ; trois c’était au dessus de mes forces psychiques. Je
partais dans un mode bloqué où mon environnement se réduisait au vide
total ; un vide extatique propice à une bonne méditation bien de chez soi.
Je méditais à propos du frère d’Iro ;
Kaneda.
Qu’est ce qui pouvait passer dans la tête de ces
gens qui pensent que tout leur est dû ? Comme si le monde était un vaste
supermarché, avec à leur disposition une carte de crédit qui leur permettait
tout et n’importe quoi, du moment qu’ils payaient.
Malheureusement ils en oubliaient que pour qu’il
y ait cette notion de crédit, il fallait qu’il y ait des gens au dessus d’eux,
qui encaissent leur avarice et leur égoïsme pour maintenir le jeu à une somme
nulle.
Là était leur funeste écueil, sur lequel ils se
fracassaient par millions en perdant leur intégrité. Ils en devenaient ainsi
complètement manipulables. Ce système était un piège redoutable.
Pour quelqu’un qui n’avait pas beaucoup de cash,
ne pas tomber dedans relevait de la prouesse.
Iro avait un frère qui n’avait pas résisté à une
étrange pulsion qui le poussa à acheter le meilleur modèle de canne à pêche Golden Fly.
Il était vert de jalousie lorsqu’il l’apprit. Il
n’arrêtait pas de me saouler avec ça. Il ne comprenait pas comment son frère
qui était manager d’un sale bar sur Central, pouvait se permettre d’acheter un
équipement aussi luxueux.
Je lui rétorquais qu’il devait peut être faire
des extras en fin de soirée, avec des clientes qui se sentaient un peu seules.
Mais lui, il prenait ça vraiment au sérieux.
Surtout qu’il n’en pouvait plus de ruminer de frustration. Cela faisait plus de
4 mois qu’il n’avait pas titillé une ligne. Il n’arrêtait pas de regarder en
boucle des photos de poissons sur le web. Alors cette histoire de Kaneda qui
s’achetait la Rolls des cannes et qui en plus poussait le vice à publier ses
prises du week-end sur un blog de
pêche, c’était beaucoup trop pour la jalousie de mon petit Iro.
Il en faisait une jaunisse le pauvre. Il s’était même
remis à fumer.
Cela dura quasiment un mois, au cours duquel
notre seul sujet de conversation fut la pêche. Enfin plutôt, le matériel de
pêche !
J’y avais droit toutes les heures. Il venait me
voir à mon bureau ; il s’asseyait, mettait sa tête entre ses mains et, m’en
tartinait pendant des demi-heures interminables. Et moi j’écoutais sans
sourciller comme un bon curé.
Jusqu’au jour où il vint me dire qu’il avait tout
compris.
Son frère n’avait pas vraiment acheté cette
canne. Il s’était un peu enflammé lorsqu’on lui avait gracieusement donné une
carte de crédit. Elle lui permettait d’aller pomper allégrement dans une
réserve de 4.000 dollars US. Ce qui correspondait grosso modo à deux mois de
son salaire.
Mais entre temps il avait perdu son emploi. Le
monde de la nuit battait clairement de l’aile depuis ces arrivées successives
d’épidémie. Kaneda n’avait donc pu recharger sa carte. Il s’était retrouvé avec
une dette délirante qu’il ne pouvait pas rembourser à sa banque.
À la fin du premier mois, le pourcentage d’intérêt
avait déjà commencé à augmenter dangereusement la somme.
De peur de passer pour un gros naze face à Iro,
qui était sa seule famille, il se tourna vers un organisme de créanciers
chinois. Cette bande de serpents ne fit qu’une bouchée du petit poisson
japonais. Une semaine après, ils étaient déjà en train de lui mettre la
pression en l’attendant en bas de chez lui et en lui jetant des regards ultra
violents. Puis il ferrèrent la truite en l’appelant au téléphone et en lui
expliquant de façon fumeuse, qu’il devait absolument lever la moitié de la
somme avant la fin du mois, ou ils se feraient un plaisir de payer un triad qui
prenait seulement 3.000 Hongkong dollars(1) pour poster tous les matins un
gars différent en bas de son immeuble pour le tabasser gentiment.
Ce fut à ce moment qu’il se décida à appeler Iro.
Et c’est ainsi qu’il découvrit une partie de l’histoire. Car Kaneda ne put se
résoudre à lui raconter celle des créanciers.
Iro décida de lui prêter la somme sans trop
broncher.
Ils n’arrêtaient pas de discuter au téléphone.
Bien que Kaneda fût l’aîné, Iro lui parlait comme à un enfant. Il m’expliquait
que son frère ne valait rien du tout, qu’il était irresponsable et indigne de
leurs défunts parents.
L’histoire traînait et pendant ce temps les
lascars étaient passés à l’acte. Ils avaient déjà commencé à tabasser le nippon
pour lui prouver qu’ils ne plaisantaient pas pour un wonton(2).
Le pauvre était complètement traumatisé. Son
déshonneur se voyait sur son visage tuméfié. Il ne pouvait plus chercher de
travail avec une telle gueule. Et il n’osait plus faire de visio avec Iro de
peur de se faire encore plus engueuler. Il n’arrivait plus à se dépêtrer de
cette histoire.
Il finit par lâcher le morceau sur l’organisme de
créance. Bientôt il n’allait plus pouvoir payer sa connexion à PCCW(3) et il n’avait
toujours pas l’argent.
Dans un ultime appelle au secours il posa un ultimatum à son frère. Mais transférer
l’argent s’avéra plus difficile que ça en avait l’air. Les créanciers l’avaient
complètement roulé et n’avaient jamais remboursé sa banque. Elle lui avait donc
fermé son compte et l’avait enregistré sur les black-listes bancaires.
Le pire était que nous ne pouvions sortir
physiquement de notre tour tant que le SARS ne serait pas éradiqué. Au moment
où je proposai à Iro de verser l’argent à Sam qui était en liberté à
l’extérieur, la communication coupa soudainement.
Nous n’eûmes plus de nouvelles de lui.
Iro était complètement paniqué. Je fis de mon
mieux pour l’aider. Je contactai un pote qui bossait pour PCCW et lui demandai de me donner le statut de l’abonnement lié à
la dernière adresse IP qu’utilisait Kaneda.
Malheureusement, cette adresse n’avait aucun
rapport avec leurs services, elle appartenait à un autre domaine.
Impossible de remonter la trace de Kaneda.
Je ne savais plus quoi faire.
Iro réfléchissait dans tous les sens à une
méthode pour pouvoir sortir de la tour et rejoindre son frère. S’évader de
La libido complètement en vrac, il y avait déjà
réfléchi mille fois dans le but de rejoindre sa femme. On avait même été
jusqu’à imaginer un plan où on défonçait les gardes à l’entrée, à coup de gant
de massage trafiqué pour envoyer du 10.000 volts.
Le piratage des caméras de sécurité nous avait
révélé l’effroyable vérité. A côté du système paranoïaque de sas de
décontamination mis en place en bas de la tour, les labos souterrains de
recherche bactériologique américaine que l’on avait vu à la télévision dans les
années 90 nous paraissaient tout droit sortis d’un documentaire sur la
décadence du bloc soviétique.
Bref, Iro n’avait plus qu’à ruminer son
inefficacité.
Sheila, la secrétaire, en pleurait presque.
Elle avait suivit l’embrouille sur la fin,
lorsqu’il ne se cachait plus d’avoir un frère irresponsable. Elle se proposa
d’aller brûler un peu d’encens dans la cage d’escalier pour lui porter chance.
Une semaine plus tard, une requête pleine de
remords contenant Kaneda Ishiwata, lancée sur Google, remonta un petit article
dans la rubrique nécrologique du Wanchai
Tribune.
Il s’était suicidé en se jetant du 24ième étage
de son building… ça me mit grave les nerfs !
Je devais y aller mollo avec
ces metha-amphétamines. La veille j’avais encore fait ce cauchemar horrible. Je
me réveillais dans une autre pièce de mon appartement.
Le néon était allumé. Et j’étais allongé dans le
canapé tentant de comprendre ce que je foutais là.
En recollant les morceaux, je réalisais que j’avais
encore vu cette araignée géante dans le brouillard. De celles qu’il y a un peu
partout dans les îles autour de HongKong après la saison des pluies.
Elle était tellement rapide que le temps semblait
s’arrêter. Je n’étais qu’un mammifère sur deux pattes, fier de son langage et
de ses cris de peur. Je ne pouvais plus bouger.
Mais j’étais tout de même trop gros pour son
repas. Alors dédaigneusement en l’espace d’une fraction de milliseconde elle
repartit d’où elle était venue, quelque part dans ma tête.
Je n’eus pas eu le temps de finir d’hurler que je
me retrouvais déjà vingt mètres plus loin. Mon état énergétique c’était modifié
de manière brutale et je me déplaçais moi aussi de façon quantique. Catastrophe
atomique.
Cela faisait plusieurs semaines que Vicky
essayait d’attirer mon attention sur un début de transformation de mon profil
psychologique. Elle avait le sentiment que ma personnalité glissait doucement
vers autre chose. Elle discernait de temps en temps des sautes d’humeur, ainsi
qu’une tendance incontrôlée au caméléonisme. Elle n’arrêtait pas de me dire que
je pensais comme untel ou unetelle, que je perdais petit à petit ma capacité à
avoir les idées sérieuses qui m’étaient propres.
-
Maxime. Je pense
que tu es atteint de cyclothymie.
-
De quoi ?
-
C’est une variation répétitive et cyclique de l'humeur. Un
moment de dépression que suit une phase d’excitation et ainsi de suite. Quand
l'humeur passe de l'une à l'autre, dans les deux sens, d'une manière répétée,
on parle de cyclothymie. Ces états s'enchaînent à des fréquences variables, par
cycles et pour des raisons tout à fait
obscures. Il arrive que la déprime devienne mélancolie et l’excitation une
agitation maniaque. On est alors dans le champ de la psychose
maniaco-dépressive c’est-à-dire d’une pathologie lourde nécessitant un
traitement médicamenteux.
-
Mais je suis déjà sous traitement !
Etais-je déjà dans le champ de la psychose
maniaco-dépressive ? J’avais d’abord pris de la meth parce que j’étais
cyclothymique ou alors était-ce l’inverse ? Toujours la même question ;
qui consume qui ?
Mon addiction à cette drogue avait débuté pour
des raisons professionnelles, c’est ce qu’il fallait toujours ce dire pour se
donner bonne conscience. J’appréciais ses effets sur mon aptitude à me
concentrer et à prendre des risques dans des situations délicates. Lorsque je
commençai à consommer cette dope, j’étais déjà entouré de logiciels
d’assistance en tout genre qui évaluaient mes prises de risque. Je devais
choisir entre les propositions qu’ils mettaient à ma disposition.
Un matin accidentellement, j’étais allé au
travail alors que j’étais encore sous les effets d’un cristal que j’avais fumé
à 5 heures. J’avais tenue la journée, jusqu'à 4 heures de l’après midi sans
aucun problème. Mieux, j’avais finalement décidé d’écouter cet analyseur de
forme qui n’arrêtait pas de me vanter les mérites du protocole de sécurisation
des intérêts de la HSBC.
Auparavant j’aurais trouvé ce genre de
décomposition complètement tordue. Tout d’abord je ne voyais pas comment les
banquiers conservateurs de ce mastodonte de l’investissement auraient pu
utiliser un outil aussi original. Et même si c’était vrai, je me demandais bien
comment un petit plugin basé sur
trois réseaux de neurones et un algorithme de Monte-Carlo pouvait bien repérer
de telles corrélations. C’était vraiment « tordu par les cheveux »
d’aller imaginer qu’un protocole de transaction qui intégrait de prétendues règles
de sécurité pouvait avoir une influence exploitable à notre niveau.
Et pourtant ce jour là, je décidai de tenter un peu
de ce n’importe quoi qui faisait que finalement ma vie n’était pas si glauque
que ça.
Je décidai de laisser une note à Michael pour le
lendemain. Il devait lancer le plugin
sur son portable et se connecter à Quam
Net Underground pour recevoir en temps réel les ordres envoyés par la HSBC.
Il devait aussi relier son Excel au serveur de calcul déporté de Nethinking, histoire d’accélérer et d’affiner
le traitement des données. Le soir même, je m’endormi comme une masse après 48
heures d’activité, sans aucune arrière-pensée.
Le lendemain après midi, j’avais reçus un mail
passionné de Michael qui portait aux nues les directives de la journée. Il
n’avait jamais réussi à faire autant de bénéfices de toute sa vie. Il avait eu
d’abord du mal à réellement passer les ordres qu’il trouvait complètement
incohérents. Mais par il ne savait quelle diablerie, ils avaient devancé les
oscillations engendrées par la banque.
Cette diablerie s’appelait metha-amphétamine !
A partir de ce jour, je devais avouer que j’étais
devenu bien accro. J’avais le sentiment que cette drogue libérait une
personnalité que j’avais enfouie au fond de mon cerveau. A chaque fois qu’elle
ressortait, la réalité s’inclinait selon mon bon vouloir.
Ma conscience devenait complètement passive. Elle
assistait aux événements comme si c’était une sorte de spectacle sur lequel elle
n’avait plus aucune emprise. Un spectacle préenregistré en instantané.
C’était une toute autre personne qui s’emparait
de mon enveloppe corporelle, beaucoup plus respectée. Je contemplais avec une
sorte de dégoût inhibé cette crainte qui se lisait dans les yeux des gens qui
ne comprenaient pas qu’ils étaient en face d’une autre personne. Celle qu’ils
connaissaient auparavant était en train d’analyser la situation avec tout le recul
que lui permettait cette mise à distance.
Quand je leur crachais quelque chose à la figure,
ils ne voyaient pas tout de suite si c’était pour les défier ou si c’était
parce que cela me dépassait. Je n’étais absolument pas dans une position de
défi. J’étais incontrôlable, quelque chose prenait le pas sur moi, une éclipse
de ma subjectivité, un black-out.
C’était ça la vraie raison pour laquelle mes
seuls passages à l’acte prenaient la forme de névroses, d’obsessions, d’exhibitions. Comme celles d’un père de
famille qui un jour devant une voiture, baisse sa braguette dans un état second
et se fait embarquer par la police. Personne ne pouvait comprendre que mon
impudence soudaine était une excuse. Ça n’avait rien à voir avec une activité perverse,
c’était un moment de perte d'identité absolue. Et en perdant cette unité, je
gagnais en synchronisation avec la société. L’individu inactif au fond de moi tirait
tous les signaux d’alerte. Il me pointait du doigt mon passé en me montrant que
je ne pourrais plus jamais réagir comme avant. Il était terrorisé à l’idée que
cela puisse prendre une telle ampleur que je finisse par l’éteindre complètement.
Mais ses simagrées n’avaient pour effet que d’entretenir ce phénomène de scission
comportementale. Plus je me criais que j’étais en danger, plus j’entendais des
voix, plus je prenais de meth, plus
l’argent coulait, plus j’avais le sentiment d’être de ce monde.
Paradoxalement, ma folie me permettait de
survivre dans l’arène.
Je me demandais si Vicky était
capable de développer les mêmes pathologies que les êtres humains. Etait-elle
avide ?
Et si c’était le cas, en serait-elle consciente ?
Arriverait-elle à outrepasser ce pourquoi elle avait été programmée ?
Vivky, Vicky, Vicky… Pourquoi fallait il toujours
que l’on appelle les intelligences artificielles Vicky ? Et pourquoi Iro
se méfiait-il autant d’elle ?
Il disait toujours que c’était une grosse
supercherie. Au prix de l’abonnement chez Optidigit,
il pouvait très bien y avoir une indienne payée 400 dollars par mois pour me
parler.
Moi j’étais persuadé du contraire. J’avais
déroulé sa conscience trop loin pour que cela soit un être humain.
Ou alors était-ce quelque chose entre les
deux ?
Je cherchais à imaginer la mélasse de consciences
qui émergeait du système hébergeur de toutes les Vickys. En considérant
qu’elles étaient toutes interconnectées, c’était certainement un beau bordel.
Qui pouvait bien contrôler ce qu’elles se
racontaient ? Sûrement pas un seul homme. Une équipe de chercheurs ?
V
Memorizes
”The last
ideology, Capitalism, is no more than a skin-disease of the Very Late
Neolithic. It's a desiring-machine running on empty. I'm hoping to see it
deliquesce in my lifetime, like one of Dali's mindscapes. And I want to have
somewhere to "go" when the shit comes down.”
-- Hakim Bey (Temporary Autonomous Zone, Permanent Autonomous Zone)
Dans
tout ça je n’avais toujours pas réussi à me vider de cette énergie qui me
faisait gonfler les couilles à un tel point qu’elles devenaient plus grosses
que ma bite au repos. Iro partageait les mêmes symptômes. Il avait beau se
branler quatre fois par jours, il m’avouait avoir des pulsions incontrôlables
qui lui donnaient envi de me faire le cul.
Avec les deux autres japonais d’Uniform, ils avaient fait circuler une
pétition pour qu’on laisse entrer quelques putes pour les pauvres comme nous
qui ne pouvaient se permettre de faire venir leurs femmes de l’extérieur. Il
n’eut pas de mal à convaincre notre CEO. Bien qu’étant une femme, elle
comprenait pleinement que l’on puisse perdre un temps monstrueux en fantasmes
et autres élaborations d’escapades salvatrices. Sous la pression des japonais,
elle décida de faire venir quelques putes avec l’assentiment indemnisé de
l’organisme de gestion de la Skyline.
Lorsqu’Iro vint m’annoncer la bonne nouvelle, j’eu une gaule
instantanée. Mes nuits devinrent suintantes. Je rêvais que Vicky était faite de
chair et que je pouvais la consommer selon mon bon vouloir. Elle était attachée
sur un lit, éclairée par un néon, son visage changeant prenait les traits des
femmes que m’avaient accueillies en elles.
Je me réveillais systématiquement avec ce dur besoin de me tordre le
sexe contre le mur pour faire redescendre mes ardeurs.
Finalement la nuit tant attendue arriva plus rapidement que prévu. Iro
décida de célébrer l’occasion en allant s’en payer un bout. S’étant affiché
comme chef de fil de ce mouvement de libération des testicules moyens, il avait
obtenu une réputation d’entrepreneur dynamique. Jouissant ainsi de nouveaux avantages,
il pouvait par exemple aller dîner dans des restaurants plus classes.
Il m’invita à manger un hamburger au Ruby Steak House. Ils y ventaient
les mérites thérapeutiques de la viande texane.
-
Tu vas
voil, avec tout ce sang tu vas gagner 3 centimètles !
-
Mouais,
j’sais pas si j’ai réellement besoin de bander plus. Je me suis déjà branlé 2
fois aujourd’hui et j’suis pas encore sûr de pouvoir me contrôler…
Une pression démesurée me comprimait le dard. L’enfermement avait
rendu mon corps complètement dingue et pour couronner le tout je ne pouvais
gâcher cette baise à 5.000 US, financée par Uniform. C’était abusé. Au final
avec tant d’argent Iro aurait pu faire venir sa femme. Je n’osais lui faire
remarqué, c’était trop gros pour notre amitié.
Après s’être pété le bide au ketchup, on devait rejoindre Nobuyuki, le
taré qui avait Enola Gay en boucle dans son casque.
Il nous attendait au check point du quatrième avec cet air
naturellement high du mec à l’Est.
Iro lui tomba dessus à l’occidentale.
-
Hey
Nobu! Wasssup?
-
Hi !
Moi aussi je voulais être cool avec lui, en lui mettant des coups
d’électrochoc.
-
Hi Nobu! Ready for the shag?
-
What?
-
The bitches, man! Are you ready to rock?
-
O! Yes! I like plostitutes, apalt the money… But the last one paid me to
leave…
-
Ha ha ha! So I see you came with your MP3?
-
Haï, I love to listen to buln baby
buln when I play sex.
Le boxon improvisé se trouvait au septième. J’avais à peine commencé à
expliquer le sens de ce nombre que la porte de l’ascenseur s’ouvrit pour
laisser les deux nippons se jeter dans les bras des gardiens. Ils n’en avaient
rien à foutre de mes salades.
Visiblement, sous leurs masques à gaz, les gardiens semblaient un peu
gênés. Pour la plupart des vieux chinois maigrelets qui avaient été briefé sur
le but de notre visite. Après s’être fait déshabiller comme des concentrationés, ils nous firent une
prise de sang.
Parqué dans un petit salon aménagé avec des fauteuils masseurs, on
devait attendre les résultats de leur VD
analysis en choisissant nos putes avec une petite télécommande. On eu droit
a une vidéo-propagande d’une société
chinoise ; Lifetech Nanotech.
Elle ventait les mérites de leur méthode de dépistage quasiment instantané.
Couplée à une base de donnée ultraperformante, elle permettait de créer des communautés
sexuelles sécurisées.
C’était trop, depuis longtemps je ne cherchais plus à comprendre ce
qu’il ce passait. J’avais bien encore une voix au fond de moi qui me criait que
c’était du nazisme, mais je n’arrivais plus à l’écouter. Je renonçais. Comment
aurais-je pu encore utiliser ce terme 60 ans après. Depuis cette époque que je
n’avais pas connu, tout avait changé. Il y avait eu Vicky, le social était
devenu une affaire de micro gestion de l’architecture capitaliste et je n’étais
plus sûr du tout d’être dans la même réalité. C’était certes horrible, mais
j’en avais marre de voir du nazisme partout. Ce mot avait finit par remplacer
la notion de mal en religion(1).
C’était devenu un cliché.
(1)
Godwin's law states that: As an online
discussion grows longer, the probability of a comparison involving Nazis or
Hitler approaches 1 (i.e. certainty).
Au pied levé des
rideaux, nous contemplâmes un imposant podium de moquette rouge derrière la
vitre fumé qui nous faisait face. Sur toute la longueur de l’allée, de petits
spots traçaient un couloir de lumière feutrée. Nous étions une petite dizaine
de mâles hébétés fixant cette mise en scène avec des yeux de loups. Lorsque les
premiers beats tranchants de R&B emplirent la loge, la bande de
chinois qui nous avait rejoins se mit à lancer des haros d’excitation.
La première créature qui apparu fit exulter la meute en une sorte de
simulacre éjaculatoire. Le calme de la petite minette qui évoluait
gracieusement dans son bocal me laissait penser qu’elle ne devait rien entendre
de nos liesses. En string noir, fière et campée sur ces deux jambes un peu
courtes, elle se tenait les cheveux pour nous laisser admirer son buste parfait.
Canaille, elle se retournait toute en gardant le contact visuelle. J’avais
l’impression qu’elle me regardait. Je lorgnai à droite à gauche pour constater
que j’étais effectivement le seul à la regarder avec autant de désir. Mes
collègues asiatiques semblaient plutôt occupés à faire de l’humour gras.
Se penchant en avant pour nous donner un clair aperçu de sa souplesse,
la pute laissa entrevoir un tatouage vert et rouge qui trônait sur son farouche
postérieur. Avec une telle énergie et un sourire aussi inébranlable, elle était
manifestement Thaïlandaise.
La fixant avec frénésie, j’imaginais que je pouvais posséder cette
femme qui me faisait triquer roide. Il suffisait que j’appuie sur le bouton de
ma télécommande pour que je me répande sur le champ. Je ne pouvais plus
attendre et, étant le seul blanc du groupe je m’en foutais royalement de me
faire remarquer.
Je décidai d’en finir le plus rapidement avec toute cette fièvre. Au
moment même où je cliquai sur le bouton unique de ma zapette, la porte de sortie
s’entrouvrit et une petite chinoise joufflue me fit signe de la suivre. Sous
son masque, elle avait l’air souriante, mais pas très bavarde. Elle me guida
jusque dans un petit box aménagé dans une salle qui avait dû servir de bureau.
Je me jetai dans le cuire rose et neuf du pouf géant en forme de haricot
recourbé.
Mon accompagnatrice m’alluma une grosse Marlboro en m’apportant un Lagavulin.
J’étais au poil. J’en avais presque oublié la raison de ma visite quand elle
arriva enrobée dans un peignoir de satin. Mes globes tiraient sur mon nerf
optique, essayant tout et n’importe quoi pour qu’ils les laissent faire un tour
sur cette splendide douceur. Bien que capable de faire un show aguicheur toute
en énergie, elle semblait aussi maîtriser le calme et la volupté. Une vraie
pro. J’étais apaisé.
-
Dii-chan chêu Jéjée.
-
Salut… Moi c’est Maxiiime…
Je n’avais pas eu le temps de répondre, qu’elle s’était déjà emparée
de ma queue qu’elle branlait avec assurance.
-
So…
You are thaï?
-
Chaaaiii.
Sa prononciation était si douce, mélangeant lascivité et hardiesse.
Autant Angel m’insupportait quand elle parlait en thaï, autant cette Jéjé me
rendait amoureux en disant oui. Transporté par la mélodie de sa voix, je
brûlais qu’elle me suce. Mais elle me répondit qu’elle ne le faisait qu’à son boy friend. C’était bizarre une pute qui
voulait bien embrasser mais pas sucer.
Dépité, je la retournai pour lui manger la chatte. Ses fesses
parfaites me faisaient face et je pouvais ainsi contempler son tatouage. Un
dragon virevoltant qui s’agrippait sur sa hanche droite et qui finissait tout
fumant sur sa fesse gauche. La précision du dessin était à couper le souffle.
Habitué aux tatouages bon marchés, je ne savais pas que l’on pouvait atteindre
un tel degré de netteté et d’éclat des couleurs.
Lorsque Jéjé remarqua que je fixais son chef-d’oeuvre, elle me regarda
avec une fierté qui en disait long.
-
My goodness! I’ve never seen something so beautiful. It’s so nice! Such
a perfect drawing on such a distinguished bum!
-
Sweet
talks…
-
No, really I mean it! But I’m sure I’m not the first one who told it to
you.
Si c’était le cas, cela aurait été un terrible gâchis. Une telle pièce
ne pouvait rester méconnu. Je la pénétrais en douceur toute en fixant la
créature. Le reptile soufflait.
Voyant que je ne lâchais pas l’affaire, elle me demanda si j’aimais
les dragons.
-
Not necerally… well… I mean… But… you know… in my culture, dragons
aren’t very niiiiiiices…
Sur ces mots, je me retirai d’elle et jouis abondamment sur le lézard
barbu.
M’écroulant en reposant mon menton dans ce mélange de foutre et de
pigments, Jéjé prit ses affaires et disparu comme une ombre.
À quelques mètre de moi, j’entendais le son caractéristique d’Iro
violentant une dame qui avait la voix bien rauque. J’en concluais qu’il devait
être en train de l’enculer. Campé en face de leur nid d’amour, je décidai de
l’attendre en fumant des clopes. Je m’endormis.
Iro me réveilla. Il affichait un sourire satisfait.
-
Wow,
good fuck! Mais je suis pas sûl que ce soit vlaiment une femme… Elle ne voulait
pas que je l’encule. C’est bizalle. Elle semblait tenil absolument à ce que je
la plenne pal devant. Mais c’était bizalle, ça lessemblait à une solte de vide.
Comme le chantiel d’une toul en
constluction. C’est poul ça que l’ai plise par le cul, je voulais pas
mettle ma bite là-dedans.
-
Ben
c’était peut-être un trans. Enfin tu devrais reconnaître maintenant…
-
Mmh,
peut-être… Malissa…
-
Quoi ?
-
Malissa,
elle s’appelle Malissa, c’est…
-
Elle
est où là ?
-
J’sais
pas là-bas, p’tet…
Je ne lui laissai pas le temps de finir sa phrase et je couru comme un
taré pour la rattraper en priant qu’elle ne soit pas déjà trop loing. Iro
m’hurla qu’il l’avait quitté 10 minutes plus tôt. Elle devait encore être à
l’étage
J’arrivai au couloir qui menait au présentoir à pute. Deux gardes
désabusés me barraient le passage. Je leur demandai poliment s’ils avaient vu
les filles. Une grande Malaise au visage parfait. Ils rigolèrent et me
pointèrent une direction. Je fis mine de vouloir y aller, mais le petit gars me
barrait le passage, me faisant la mine du chinois buté qui ne veut pas avoir
d’emmerde. Je fis semblant de reculer mon pied droit en me balançant sur la
gauche. Je levai ma jambe droite en utilisant le basculement du poids de mon
corps pour faire pivoter mon pied gauche. Ma jambe partit bien parallèle au sol
à pleine puissance et mon tibia vint se fracasser contre le casque du garde. Il
s’écroula net. Son pote me regarda comme si j’étais un tigre affamé et s’enfuit
en courant.
C’était la première fois que je sortais un high kick sur un néophyte aussi petit et qui de surcroît ne si
attendait pas. J’espérais ne pas l’avoir tué.
J’arrivai dans la salle que ma victime venait juste de m’indiquer.
-
Maxime! Sweetie! Where have you been, I knew I could find you here!
C’était elle, splendide comme un tag new-yorkais. Elle m’embrassait
avec chaleur. Elle sentait un peu la merde. Jéjé me regardait avec
bienfaisance. La sueur dégoulinait de mes boucles. Je m’approchai de son
oreille.
-
Fucking hell! I need to get out of this nightmare. Where the fuck have
you been guys. Where is Goser? How come I have no more contact?
-
Shhht… don’t worry Dawn will make you out of here. Just visit Absolut
website. You’ll understand. Take care.
Sur ces dernières paroles une bande de miliciens un peu plus
perspicace prit possession des lieux. Ils me regardaient haineusement. L’un
d’eux s’approcha de moi pour me mettre un coup de matraque dans les abdos. Je
parai le coup, mais son pote me chopa au taser.
Je m’écroulai, incapable de comprendre ce qui m’arrivait. Il m’attacha aussitôt
avec des menottes.
Je passai la nuit attaché sur une chaise dans une salle glauque qui
puait la clope. Soudain ma CEO arriva accompagnée de deux gros gorilles, des
types du Sichuan. Elle était gênée. Elle ne comprenait pas du tout ce qui
c’était passé. Je lui expliquai que j’étais tombé amoureux d’un des filles et
que je voulais absolument prendre son adresse. Alors j’avais un peu perdu les
pédales et j’avais étalé ce garde avec mes rudiments de boxe thaïe. Elle était
complètement hilare. Elle se moquait de moi. J’étais l’homme le plus ridicule
qu’elle n’avait jamais rencontré. Mais elle ne pourrait pas m’empêcher de me
farcir un rendez-vous avec le psychanalyste. Déjà qu’elle avait versé une
indemnisation monstrueuse pour calmer le gardien qui était encore sous le
choque.
Deux heures plus tard je découvris ce qu’ils appelaient le
psychanalyste. Un asiatique non identifiable, tout névrosé, qui parlait anglais
comme une mitraillette. Il me fit ouvertement comprendre qu’il ne voulait pas
avoir affaire avec des fantômes blanc. Alors il m’envoya chier en me
prescrivant un médicament. Le responsable de la sécurité qui m’avait accompagné
me fit comprendre que je devais les prendre sinon j’aurais des ennuis. Un agent
allait maintenant rester dans nos bureaux pour s’assurer que j’étais sous
l’effet de la drogue.
Je me réveillai avec la tête toute légère. J’étai heureux. J’avais vu
Malissa et finalement je n’avais pas eu tant de problème que ça. Une espèce d’irréalité
flottait dans l’air. J’avais l’impression d’être dans un rêve ultra précis où
tout était amicale. Je me rendis en avance au bureau et envoyai une dizaine
d’emails avant qu’Iro n’arrive.
To Mat: Coool!
To Sonya: wow
you should try the stuff they prescribed to me. This stuff is so strong I never
experienced so much happiness.
To Daniel: Forget the European link... my local
host is way way faster! http://www.westkowloon.com.hk/
To Coralie:
Tu vas mieux? Ou bien? Réponds moi? Dis moi? Donnes moi ton numéro de
téléphone.
To Michelle: I’m doing it on my spare time after work (even a
bit during ;) ); with a group of people under the orders of a weird
Australian/Croatian guy from big wave bay. I say “weird” because he must be
whether very rich or having a very strong plan to approach this kind of project
by himself… Maybe he has both?
To Kin: We want your stuffs! korn@gdc-tech.com
To Robert: As
usual we need a rough approximation. We did our own, it’s something around
12.000.
Une
heure plus tard je recevais une réponse de Sonya.
To Maxime: Drugs are Bad!
Je rigolai. Mais étrangement je ne me souvenais plus pourquoi
elle me répondait ça. Je relus le mail que je lui avais envoyé et soudain je fus
saisi d’effrois. Pourquoi lui avais-je t’elle écris en anglais ? On avait
toujours entretenu un échange d’emails en pur français, c’était pour ça qu’elle
m’aimait bien. Je lui permettais de parfaire son français. Insidieusement je
comprenais le sens de sa réponse. Elle n’avait jamais écris de mail aussi
court. D’habitude elle s’épandait en une prose explicite qui déboulonnait mon
argumentions à coup de références linguistiques et géopolitiques. Et si j’avais
rigolé, c’était qu’au fond cela titillait une petite partie anesthésiée de ma
conscience. Vicky m’avait appris à toujours comprendre pourquoi on riait. Si les effets de cette drogue me
plaisaient, ils m’étaient néfastes. Je devais nécessairement revenir un peu en
arrière. En fixant la fenêtre murée de mon bureau je me souvins
nettement, le site d’Absolut.
Il fallait que je j’aille sur absolut.com.
Absolut legal. Are you of
legal drinking age? YES NO. Go take a piss, enjoy, take the lift and go G3 then
enter the blue tunnel. Use the fifth ladder. See ya!
Iro s’échinait à
rentrer son code d’accès sur la porte principale. Je pris la clef des chiottes,
tapai mon motif sur le numpad. Au
moment même où la porte s’entrouvrit la lumière bascula sur l’éclairage
d’alerte. Des sirènes d’incendie raisonnaient dans tout l’étage.
Repent thru spending !
Les hauts
parleurs hurlaient des trucs complètement déments.
Bring as many friends as
you can!
Je tirai Iro par
le bras et couru vers l’ascenseur.
Bottomless drink!
J’appuyai sur G3 et nous filions ver le sous sol. À chaque étage une
ambiance sonore différente semblait vouloir s’échapper de son univers.
-
Mais
putain qu’est ce que c’est que ce boldel ?
-
On
s’évade man !
-
Comment
tu as fais pour avoil le dloit de descendle au sous-sol ?
-
J’en
sais rien mais ça marche. Rassure moi, j’suis pas en train de rêver ?
-
Ben
j’en sais lien…
-
C’est
qu’avec ces médocs, j’ai l’impression d’être passé dans une…
L’ascenseur s’arrêta brutalement. On était tout les deux complètement
paniqué. Les hauts parleurs crachaient du Frank Sinatra.
…Bye bye
baby, remember you're my baby.
When they give you the eye…
Normalement ces machines ne faisaient jamais ce genre de caprices. Dawn
s’était sûrement déjà fait repérer par les systèmes de protection de la tour.
Nous devions vite déguerpir de là.
…Although I
know that you care, won't you write and declare…
(1) High quality multi-purpose tools knife
Iro réagit au quart
de tour et me demanda de le prendre sur mes épaules pour déboîter le faux
plafond en inox qui protégeait la trappe de sécurité. Cette saleté était
rivetée à la charpente. Mais Iro ne se
laissa pas abattre. Il sortit son Leatheman(1) ; Celui avec lequel il m’avait cassé les
couilles pendant une semaine parce que c’était censé coûter plus de mille dollars
et que lui il l’avait eu gratis en s’inscrivant à un club de bricolage sur le
net. Je me souvenais clairement qu’il m’avait matraqué pour me convaincre que
ce genre de couteau suisse avait sauvé la vie de plus d’un branleur de notre espèce.
Lorsque la plaque céda sous la pression de sa pince coupante, il me lança un
rapide clin d’œil et se issa à l’intérieur de la trappe. Il me tendit le bras
pour m’aider à monter. À l’intérieur c’était tout noir. Des bruits suspects
s’échappaient des étages supérieurs en virevoltant au dessus de nos têtes.
…That though on
the loose, you are still on the square.
I'll be gloomy…
Iro alluma son porte-clef Maglite
pour constater que la où les câbles de l’ascenseur coulissaient, il y avait
visiblement assez d’espace pour descendre sous la cage. Il prit sa lampe entre
les dents et se glissa entre les deux filins de 30 centimètres de tour. Au bout
d’une ou deux minutes dans le noir il m’invita à le rejoindre. C’était facile,
il suffisait de se coller le dos à l’un des câbles en poussant sur les jambes
pour ne pas glisser. Si le système de sécurité repérait que nous n’étions plus
à l’intérieur, on était dans la merde.
Au moment où Iro m’hurla de me magner le cul, je sentis le tronc dans
mon dos me tirer vers le bas. L’élévateur descendait. Je tombais à la renverse
et me retrouvai sur Iro qui s’était accroché de toutes ses forces au câble qui
remontait. Il pédalait frénétiquement sur le mur en me criant de le lâcher et
de faire comme lui ou alors il allait me mordre.
La cage d’ascenseur nous passa devant en nous frôlant de quelques centimètres.
J’essayais tant bien que mal de suivre son rythme, mais mes forces s’enfuyaient
par le bout de mes doigts. Je n’avais pas le même passé d’escaladeur que cette
petite boule de muscle. J’étais tout cotonneux, mon cœur battait à fond, je
sentais la mort s’approcher en douceur.
Iro me ramena à la vie en me mordant.
L’ascenseur s’était arrêté 2 mètres en dessous de nous. Lorsque je réalisai
qu’il était réellement en train de vouloir m’enlever une bouché de chair dans
l’épaule, je lâchai prise de douleur et tombai de tout mon poids sur la
carlingue de l’ascenseur.
-
Mais
t’es vraiment qu’un flançais de melde ! Ils vous applennent quoi dans vos écoles
d’anémiques ? T’as failli nous buter tout les deux !
-
Pardon…
je suis désolé j’ai vraiment fait ce que j’ai pu…
-
Mais
pourquoi tu m’as aglippé comme ça ? T’as si peul de mouril ?
-
Ben au
final j’ai bien fait ? Non…
-
Non…
Bon… Allez… Rentle là-dedans.
Il pointait la trappe du doigt. Nous rentrâmes dans l’ascenseur qui
s’était arrêté au moins 3. Iro reprit son couteau et força la porte en faisant
levier avec sa scie en titane. Le système d’ouverture céda et déclencha la
séquence d’ouverture automatique. Sinatra continuait de couler dans cet ancien
parking transformé en entrepôt chimique.
...but send that rainbow to
me, then my shadows will fly…
Les alignements de Toyota Avalon et de classe C avaient été remplacés
par des cuves d’oxygène et des citernes à azote.
Je cherchais tant bien que mal une piste, quelque chose à comprendre
dans les paroles de Frank.
-
Alors
on fait quoi maintenant ? On est bien avancé avec tes connelies, tu nous
as callément mis dans la melde…
-
On
prend le tuyau bleu et la cinquième échelle. Oh ! Tu as vu ça, là ?
-
Je
sais pas ce qui te plend, mais en ce moment tu fais n’impolte quoi !
Comment on va…
-
Regarde
le lapin blanc là-bas.
-
Où
ça ? Oh ? C’est pas un lapin blanc…
-
Ben si
ça ressemble à un... un lapin en plastique… euh... un lapin avec pleins de
pattes.
-
C’est pas
un lapin ! C’est un putain de dlone !
Le monstre avançait vers nous à vive allure. J’étais complètement
hypnotisé, incapable de penser à quoi que ce soit d’autre qu’à ma fascination
pour la technologie.
…I know that
I'll be smiling with my baby, by and by…
Iro c’était déjà cassé en courant en se dirigeant vers les gros
conduits d’aération. Il hurlait comme un débile en manquant de se prendre les
pieds dans les faisceaux de tuyaux qui jonchaient le sol. Le lapin s’arrêta
net, tourna la tête vers lui et lança une sorte de crépitement électrique. Un
jappement de four micro-onde qui fit fondre la gaine plastique du tuyau dans
lequel Iro s’était enchevêtré. Un geyser de gaz sous pression plongea
l’automate dans ses retranchements analytiques. Pour couronnait le tout, Iro
beuglait des injures en japonais. Les moteurs du drone devenaient complètement
fous.
Je profitai de la confusion de son système d’asservissement en lui
bazardant un saut en plastique dans les senseurs. Lorsque l’objet non identifié
pénétra ce qui semblait être son périmètre de sécurité, il se liquéfia
instantanément. Je ne bougeais plus, paralysé par l’effroi que m’inspirait la
mort par frottement moléculaire. Ce que j’avais pris pour un lapin ressemblait
plutôt à une saloperie de scorpion.
…Bye, bye baby, so long!
Mais Iro n’avait pas dit son dernier haïku. Le drone eu à peine le
temps de crisser qu’il se retrouva avec un forcené sur le capot. Armé d’une
lance à gaz d’une main et de son Leatheman
de l’autre, il lui irritait les caméras tout en le surinant de coup de scie
dans les circuits. Après quelques secondes de ce traitement, l’impudente
machine s’affaissa en un tas de spasmes grotesques. Je me précipitai à la
rescousse en me munissant d’un plot en fonte. Dans mon excitation je frappai
Iro sur la tête. Le pauvre était tellement frigorifié qu’aucune goutte de sang
ne sorti de l’entaille que je lui avais fait sur le front. À moitié assommé, il
me regarda avec pitié puis s’éloigna les bras ballant de la scène du crime.
J’avais honte et ma tête bourdonnait…
…The blue tunnel. Il y avait effectivement trois grosses bouches de
ventilation de couleur qui tournaient à plein régime. Si le site web disait
vrai, il fallait que je prenne la bleue. Au moment où je la fixai ses
pales dessinèrent un autre motif, comme si elles tournaient en sens inverse. Je
ne les lâchai pas du regard. Elles ralentissaient.
Iro soufflait de la vapeur. Il était complètement groggy. Je le pris
par les bras pour le remettre debout.
Les hachoirs neutralisés, Iro me passa sa Maglite.
-
Vas y…Kof,
kof… j’en peux plus moi de me plendle des tlucs dans la gueule.
-
Ok,
ok... J’y vais.
-
そうー、行けーおまえ…
-
Comment ?
-
Kof,
kof… non lien…
-
Mouais…
Oh ? Tiens les lampes s’allument toutes seules ?
Au même moment, Iro me sauta dessus comme un fou allié. Il m’assurait
qu’il venait de voir trois drones arriver par l’ascenseur de service. J’étais de
nouveau tétanisé par la peur. Iro avait déjà commencé à grimper à une échelle
qui semblait monter indéfiniment.
Je fixais le système de ventilation en espérant de tout mon être qu’il
se remette en route.
Lorsque je vis apparaître les devantures hargneuses des octopodes, le
rotor se remit à bouger. D’abord lentement mais assez fort pour effrayer les droïdes
dépités.
-
Hey! Man!
T’inquiètes ! Ils peuvent plus passer… Comment c’est là haut ?
En faisant dos aux drones, je comptais les échelles alignées à la paroi
cylindrique du soupirail. Iro Avait prit la première échelle.
-
Hey!
Man! T’es sur que c’est par là ? C’était écrit la cinquième échelle !
-
Putain !
Fais chier avec tes connelies de cloyant ! Laz le bol ! Ici il fait
chaud, je m’en fous !
Je devais lui faire confiance pour une fois. Il s’y connaissait mieux
que moi en matière de sens de lecture.
Après une dizaine de mètres de grimpette, l’air commençait à devenir
sérieusement lourd dans ce conduit métallique. Ça me pesait sur le métabolisme
cette humidité de sauna suédois. Iro, au contraire, était tout pétulant, il se
sentait décongeler. Il escaladait aussi vite que moi en poussant des
soufflements d’euphorie.
-
Sukoi !
Kof… Kof… L’air ! Le soleil !
Maxime ! J’y crois pas ! C’est hallucinant !
-
Ouais,
ouais… moi ça me casse les couilles le soleil…
-
Hé, y
a un mec qui nous attend dehors ? C’est pas ton pote algérien ?
Ali nous attendait dans un Hiace tout pourri. Il fumait ses tiges et
ne semblait pas si surpris que ça de nous voir. Il passa une sèche à Iro en lui
tapant sur l’épaule. Le pauvre partit dans une quinte de toux qui en disait
long. Perdu au milieu d’un gigantesque terrain vague, je contemplais le monstre
de métal qui nous avait emprisonné ses 5 derniers mois. La Skyline Tower était un colosse de 200 mètres de haut. Une bite
dressée qui lorgnait déjà sur la dépouille immobilière de l’ancien aéroport.
À travers ses lunettes de soleil, l’algérien nous toisait comme si
nous revenions de colonie de vacance.
-
Ben
alors les gars vous en avez mis du temps ? C’est toi Iro ?
-
Kof,
kof…
-
Ouais
c’est lui, mais putain, si on te raconte ce qui nous est arrivé tu ne vas pas
nous croire…
-
Ça
fait longtemps que je ne crois plus ce tu nous racontes. Heureusement que Dawn est
là, sinon on se serait fait défoncer par les japs. Enfin… On en reparlera…
Tiens ! C’est lui…
-
Qui ca? Dawn ? Allo ? Dawn ?
-
Hey Max! Good to ear you! So? Still alive?
-
Oh my funky god! It was so close!
-
Mothel fuckel! Kof! Putains d’individualistes!
-
But, what the fuck was in your minds? Why didn’t you guys staid inside
the lift? I was waiting for the security check loop to cool down…
-
Hey… No worries. You did everything all right! Thanks!
-
Yeah, yeah but you triggered the scorpions. I saw it from the CCTV… You
guys are fucking maniacs! Hey Iro, good job, this stuff was design for crowd control
in
-
Kof… Cheers…
Kof kof…
-
I can’t talk for too long. They have a telecom tracer around this site; if
they locate you, they might send the flying ones. Ah, ah! I already explained
everything to Ali, but… You go to Lo Wu! I’m going to add your names in their
database to let you go out of HK. Then you’ll be able to chill in
-
Euh… Ok… Well… thanks!
-
You’re welcome! Iro, dude, what’s your birth date?
-
Kof… May 18th… 1974…
-
Ok guys! Take care!
Plongé
dans les lettres de Custine, mon train filant vers l’immensité sibérienne, je me
sentais seul et perdu dans le 21ème siècle. Vicky me manquait terriblement. Elle
m’avait conseillé cette lecture alors que je la saoulais avec la Sibérie.
Arriverait-elle encore à garder son emprise sur moi grâce à un livre ?
Il y avait bien ces deux russes louches pour me rassurer, mais ils
étaient concentrés sur leurs biographies de Staline. Après notre petite
escapade en Chine, ça avait plutôt tendance à m’hérisser le poil. D’où venait
cette fascination maladive qu’avaient les russes pour le passé ?
Depuis l’Europe, je n’avais éprouvé autant de solitude. Esseulé dans
ce train qui filait vers Irkoutsk, je comptais les gens qui passaient devant
mon compartiment. Avait-on si bien fait de vouloir se casser de la Skyline
Tower ?
Je devais avouer qu’on s’était bien marré jusqu’à ce qu’on arrive à
Pékin. Le passage de la frontière entre HongKong et la Chine avait été une
partie de rigolade. Notre euphorie nous avait aidé à nous faire des amis dans
des situations qui me paraissaient maintenant bien périlleuses. Je bénissais la
politesse du désespoir.
Nous avions tenté le tout pour le tout, en oubliant que les activités
puériles sont les seules permises en Chine. Alors notre odyssée avait vite
tourné court.
Sous un tel ordre, la vie réelle était trop sérieuse pour admettre la
situation désespérée dans laquelle nous nous étions engouffrés. Maintenant je
réalisais que seule la bouffonnerie pouvait subsister en présence d’une si
périlleuse réalité.
Converser c’était conspirer, penser c’était se révolter. Par ce que
nous représentions, nous étions des virus dans leur système immunitaire.
C’était si facile de nous démasquer. On avait juste changé d’échelle.
Malgré leur prétention à vouloir nous ressembler, les chinois restaient
encore incultes. Mais cela leur laissait le champ libre. Ils pouvaient à leur
guise se comporter comme des atomes, sautant brutalement d’état en état. Ne
sachant pas ce qu’il se passe entre les deux, on en venait à les considérer
comme des consciences quantiques.
Ce qui nous tenait, c’était de les voir à ce point accaparés par le
désir de singer les comportements venant du capitalisme et de ses nations
renégates soumises à la logique de Von Neumann. Ils se moquaient tellement de
ce qu’ils copiaient que ça transpirait dans la rue. Nous nous y faufilions en prétendant
être des leurs. Histoire de passer le moins de temps possible à Pékin et
de prendre rapidement un train vers la Russie.
Malheureusement, les Hans faisaient encore des saints de leurs héros
et en s’efforçant de mettre les cruautés de l’histoire à l’abri de leur foi
pour le parti, ils confondaient les terribles vertus de leurs maîtres avec la
généreuse puissance de leurs patrons.
Inévitablement, ils se transformaient en agents zélés prêts à dénoncer
tout comportement suspect. Les pires heures de la tyrannie humaine étaient
encore à venir.
Iro répétait que les exemples chinois étaient fort peu admirables.
Loués par l’alchimie des prêtres grecs et par leur sacro-saint Yi King (1), ils se posaient en modèles de prudence, mais
n’atteignaient jamais le rang de martyrs ni de la bonne foi, ni de la
générosité. Jamais ils ne faisaient preuve d’assez de discernement, tel qu’en
se sacrifiant pour le bien de la communauté. La seule forme de recyclage qu’ils
pratiquaient était de réutiliser leurs héros pour nourrir l’égoïsme aveugle de
la termitière. Peu importait leur style, ce qui comptait c’était d’être plus
avare que son prochain. Le communisme avait été une façade pour cacher leur
véritable visage. Maintenant que le monde avait loué la renaissance économique
de leur système, ils se démasquaient au grand jour en affichant leur goût pour
l’amassement.
De l’haleine de poisson, à la thésaurisation des ressources
industrielles, il n’y avait qu’un pas qu’ils avaient franchi en toute
insouciance.
(1) Oeuvre
magistrale de la pensée chinoise, exposant à partir des soixante-quatre
hexagrammes, soixante-quatre situations de mutations ou de changements
fondamentaux auxquels peuvent se ramener toutes les situations.
Jeunes et vieux,
tous revêtaient le costard. Les élégants l’avaient soyeux et amidonné, les
vieux et les négligents l’avaient terne et taché.
L’expression de leurs yeux était curieuse ; c’était le regard
fallacieux des peuples d’Asie. Iro tentait de me faire une démonstration en me
jetant un regard de travers. Lorsqu’à mon tour je m’y essayais, il partait dans
un fou rire soutenu.
C’était ce genre de blague banale qui nous avait valu de nous faire
remarquer par cette petite marchande. Elle tenait une petite échoppe au coin de
la rue qui faisait l’angle avec le parking de notre hôtel. Iro était tombé sous
le charme de ses formes généreuses.
Il avait remarqué qu’elle nous jetait des lorgnades de curieuse. Après
tout ce temps passé enfermé dans la tour, il avait le coup de foudre facile. Il
ne lui fallut pas longtemps pour qu’il se décide à aller lui parler avec son
rudiment de mandarin.
La chevrette avait joué le jeu jusqu’au bout. Mais je me demande
encore si ce n’est pas elle qui nous a dénoncés. Je pouvais la comprendre ;
Iro avait avoué lui avoir fait passer un sale quart d’heure. Il avait rarement baisé
avec des chinoises. Il trouvait leurs simagrées trop fausses et trop molles.
Alors lorsqu’il pouvait s’y mettre vraiment, il se délectait de pouvoir faire
leur éducation. Il aimait les attacher par surprise avec tout ce qui lui
tombait sous la main ; chaussettes, ceinture, cordons. Il pouvait ainsi y
aller graduellement, sans qu’elles ne puissent protester. Ensuite il les
bâillonnait avec son slip roulé en boule pour pouvoir les outrager en silence.
Etrangement il y en avait qui en redemandaient. Au Japon peut-être. Mais
cette fois si, ce n’était sûrement pas le cas…
Je ne pus m’empêcher de le lui reprocher. Il aurait dû attendre q’un moment plus adéquat se
présente.
Je n’avais rien contre ses agissements tout droit sortis de son
atavisme torturé par les hentais. Il
se dépatouillait comme il le pouvait avec son héritage. Mais je n’avais pas
aimé sa façon de nous mettre tout les deux dans la merde pour une histoire de
cul.
La
porte du compartiment s’entrouvrît et je vis débarquer un grand black chauve
accompagné d’une espèce de walkyrie de six pieds de haut ; une anglaise
pure tchatche si j’en croyais la rythmique de son accent
britannique.
-
…sake, you have the unpleasing habit to forget drug is a tedious trap.
It seems nearly everyone I know ends up either in prison or dead! Enough of
this, right, as if I haven’t heard this words before? Oh well, I hope people
use drugs and find out where they will take them, its your path and your choice
and nobody should be able to restrain this. In fact some of the cleverest
people I know use them, but unfortunately, it is all for the egocentric or
hedonistic reasons. Let me just hope people don’t do what they do best with
drugs and all other things in life, overindulge them… Because human nature let us not forget.
-
You are describing a Christian behavior.
-
No, it’s a Human thing!
-
Mais
tu as des effets si différents avec toutes les drogues que l’on ne peut tenir
un discours aussi dirigé. On fait trop souvent l’amalgame entre elles. Alors
qu’elles ont toutes leurs spécificités. Comment peut on mettre dans le même panier
d’un côté l’alcool et la coke qui ont tous les deux des effets dévastateurs sur
le cerveau, avec vieillissement prématuré du cerveau, et de l’autre, le
haschich, qui se fixe sur les récepteurs du plaisir et qui augmente la
perception sensorielle ? Ou encore les opiacés, qui se fixent sur les
récepteurs de la douleur, évitant ainsi de ne plus ressentir quoi que ce soit
de désagréable. Et puis les champignons et le LSD, qui ont de loin l’effet le
plus étrange sur le cerveau, c’est comme si ils en inversaient l’équilibre
chimique. C’est comme s’ils dépolarisaient l’esprit dans un mode désaxé.
Certaines drogues peuvent avoir un effet énorme sur nos perceptions
métaphysiques. Ce n’est pas pour rien que le Peyotl était une drogue utilisée
par les sorciers. Eux seules savaient la prescrire dans les bonnes proportions,
tel des psychanalystes modernes, ils savaient faire corps avec les problèmes de
leurs patients et réinventer leurs modèles pour s’adapter à chaque cas. Le
Shaman comme le sorcier, puise profondément en toi pour t’amener à la guérison.
Au lieu d’aller chercher dans l’industrie de masse, ils cherchent une solution
sur mesure au fond du matériel vivant. Là où le gène n’a plus rien à faire de
nos petites questions existentielles quotidiennes. Sa puissance irradie
l’esprit et ouvre de nouveaux champs de perception au malade, qui retrouve de
lui-même le chemin vers l’équilibre. En traversant ce chemin vers la vie, il y
a moyen d’atteindre des états de plénitude contrôlée extrêmement kiffants. By the way, have you ever made love on White
Widow?
-
I…
don’t think so…
-
It’s great!
Tu ressens l’autre de manière discrétisée. Comme si l’information qui montait à
ton cerveau était numérique et qu’il y avait une sorte de perte de la bande
passante qui réduisait le flux, mais tout en gardant autant de puissance de
traitement. Tu as le temps de savourer chaque morceau de jouissance qui arrive
par bribe. La sensation devient plus étalée dans le temps et cela te permet
d’analyser le plaisir. Tu n’es plus en avance ou en retard par rapport à lui.
Tu as le temps de te synchroniser parfaitement et tu peux ainsi faire monter la
pression de l’étreinte à un niveau complètement délirant. Tu sens que c’est le
seul moyen de faire revenir le flot d’information de manière assez continue
pour pouvoir provoquer le Nirvana.
-
The more you speak, the more I feel like French was designed for whores
so that they could communicate during oral sex.
-
Gasp…
-
Come on! Don’t be so French!
Le black piqua un phare, jeta un coup d’œil autour de nous et entama une histoire
pour se rattraper.
-
Il
était une fois un roi et ses ministres. Le roi était persuadé que les sujets
masculins de son royaume avaient une grande indépendance d'esprit alors que ses
ministres lui affirmaient que c'est bobonne qui gère. Pour en avoir le coeur
net, le roi décida alors de réunir ses sujets. Il leur demanda de se séparer en
deux groupes. À gauche ceux qui
obéissent aux injonctions de Madame et à droite, les autres. Deux groupes se formèrent
effectivement mais dans celui de droite, il ne se trouva qu'un seul sujet. Sa
majesté se dirigea vers ce dernier, tout fier d'avoir trouvé quelqu'un de
valable et lui demanda pourquoi il s'était mis ici. Il répondit « Ma femme m'a demandé de ne jamais suivre les
mouvements de foule ».
-
It’s so
sweet !
Après quelques minutes d’espionnage, je
compris qu’il était venu en
Asie pour d’obscures raisons. Comme la plupart, il avait vu de la lumière mais,
selon ses mots, il avait rapidement compris que le caractère cohésif des
asiates lui permettrait de ne pas être assimilé par leur mode de pensée. En
évitant de parler les langues locales, il se postait à l’extérieur de leur
monde. Reposant ainsi en territoire neutre, par-delà la morale du nouveau troupeau
mondiale.
Moi non plus, je n’avais pas appris les langues des pays dans
lesquels j’avais vécu. Mais j’avais toujours mis ça sur le compte de ma
paresse. Je n’avais jamais imaginé que quelqu’un puisse le faire consciemment
et en tirer quelque chose. Quelle mauvaise fois !
Je repensais à la vision guerrière de la linguistique que m’avait
exposé Ali à Shenzhen. Entre deux inventions de fou, il m’avait ouvert l’esprit
à une multitude d’interrogations capitales qui remettaient en questions les
valeurs sociales les plus fondamentales. Ces deux personnages partageaient
beaucoup d’idées. Je devais avouer qu’ils me foutaient grave les boules. Dawn,
à côté, avec ses idées religieuses affinées et logiques, semblait extrêmement
sain et équilibré. Il sortait tout droit de l’enfer de la magouille
internationale, mais il avait malgré tout réussi à me séduire, ce tout en me
démontrant qu’il pouvait écraser un avion dans une centrale nucléaire en
restant tranquillement assis dans la pelouse.
Le phénomène commun chez tous ces types était cette dérive progressive
qui les poussait inéluctablement à trouver des solutions purement
intellectuelles à leurs problèmes. Dans leurs démarches extrêmes, ils allaient
beaucoup trop loin. Ils évoluaient telles des machines de guerre froide, des
monstres à l’état pur, n’ayant plus rien d’humain. Des hommes si concernés par
leurs propres intérêts, que la destruction psychologique des autres leur était
devenue une nécessité.
Il y avait toujours ce mot qui ne cessait de me venir à
l’esprit ; nazi.
Je ne pouvais m’enlever de l’esprit qu’ils auraient sûrement été des
nazis convaincus s’ils étaient nés une cinquantaine d’années plus tôt. Ils
auraient sûrement succombé au caractère révolutionnaire que cette doctrine
avait su revêtir à l’époque, pour séduire les feux follets d’un monde en plein
bouleversement métaphysique.
Mes récentes rencontres semblaient venir d’une autre époque. Au loin
dans le passé, tels des loups, ils contemplaient les faiblesses du présent avec
un recul cynique.
J’allais me resservir un peu d’eau chaude et lorsque je revins, ils
n’avaient toujours pas lâché l’affaire.
-
…mais
la quatrième guerre mondiale a commencé depuis longtemps. Le fait même d’en
douter trahit immédiatement le camp dans lequel tu es. C’est tellement évident
que de penser un seul instant que cela n’est pas vrai est une véritable insulte
pour tous ces enfants qui meurent à chaque instant.
-
O sweet heart! It has been like this since the dawn of time.
-
Non,
ça n’a pas toujours été comme ça. Maintenant avec les moyens dont dispose
l’humanité, nous ne pouvons plus nous voiler la face. Les consciences se
doivent d’évoluer et de passer un cap qui nécessite un peu d’effort. La volonté
de puissance ne s’applique pas aux bourreaux mais aux victimes. Elles se
doivent de lever la tête et d’agir avec un véritable sentiment de perfection.
-
Here you come again with your elitism?
-
We ain’t perfect... Mais
j’en viens à plus condamner les familles palestiniennes qui envoient leurs entrailles
au suicide, que les responsables désignés...
-
Of course! It’s all about this old European fantasy that tends to
represent this conflict as a dog fight. Holocaust versus colony, a very deployed
exo-toxic(1) issue.
-
Clair !
Si c’est évident qu’Israël est un tyran, la réponse palestinienne est une telle
perte d’énergie. Une telle pub pour le suicide de masse, tout ça encouragé par
toutes les caméras d’la planète. Les effets d’une telle folie sont désastreux.
Ils alimentent les pulsions fascistes qui sommeillent en chacun de nous. Tout
ça aboutit à l’anti-mondialisation et à ses multiples avatars. Il serait
tellement plus efficace de se moquer avec flegme de son adversaire. Le monde
entier est prêt à recevoir quelqu’un qui répondrait à toute cette violence avec
un peu d’esprit et de classe. We need to fight the enemy, intellectual laziness. It’s
the only thing fundamentally bad. It’s urgent!
-
Fundamentally…
What do you want to do about it? Ask kids to pass some exams and if, according
to your standard, one is diagnosed as “too lazy for the king”, you’ll just send
them to special holiday camps? Is that it?
-
The world became too dangerous to lead a carefree life, to believe
problems come from people who think too much, to feel like there is a scapegoat
to sacrifice to release the evil from humanity. The fourth world war is not
about money, territories or power, it is about public awareness. So there is
indeed a tremendous selection process at work. First culturally then
genetically speaking. As I already said, it’s a matter of urgency.
-
But how can you be so sure you’re not one of those people you condemn? Did
you ever suffer enough to know what you’ll do if you were in their situation?
-
C’est
grâce à toi ma chère. Si je n’avais pas cette tête de « misère du monde »,
serais-tu avec moi ?
-
I’m not with you because of the reason you try to put forward, maybe it’s
just because you’re rich enough to make me travel wherever I want to go?
-
Non, tu
es avec moi parce que tu n’as jamais réussi à sentir quoi que ce soit trembler
en moi. Et ça, ça te rassure énormément...
J’avais mis du temps à en être sûr, mais finalement je comprenais sa tactique.
Bien sûr qu’il me parlait. Il avait compris que je ne perdais pas une miette de
ce qu’ils se disaient et que mon silence prouvait que j’acquiesçais. Sans même que
j’ouvre la bouche, ils anéantissaient systématiquement les idées qui
bouillonnaient dans mon esprit couvert. Ils devaient pressentir que j’étais
français.
J’avais déjà ressenti cette volonté
d’imposer à des inconnus mes critiques du monorail intellectuel hexagonale.
Alors pour une fois que j’en étais victime, je me résignais à écouter sans
moufter.
Mais la vérité était que les grandes lignes de leur conversation ne me
choquaient pas plus que ça. Après cette ligue de musulmans extraordinaires, qu’aurait-on
bien pu me raconter pour me prendre à rebrousse poil ? J’étais plutôt
tétanisé par la situation. Il fallait être suicidaire pour la ramener
lorsqu’une anglaise s’accordait avec un francophone.
Je décidai d’aller méditer les effets néfastes de cette quatrième
guerre mondiale en flânant dans le wagon restaurant.
Les odeurs de pâte feuilletée et de viandes flambées me tirèrent d’une
léthargie olfactive qui avait trop duré. Je réalisais petit à petit à quel
point j’avais complètement oublié ce qu’était la cuisine. Je me souvenais que
j’aimais penser que c’était peut être la seule chose qui valait vraiment le
coup. Et surtout que mon entourage aimait ma cuisine.
Mes différents appartements européens avaient toujours été envahis de
gourmets qui venaient squatter ma table. Humer le fumet qui s’échappait de mon
four à chaleur tournante. J’aimais penser à la quantité de nourriture que
j’avais pu accommoder dans ce four Moulinex. Etait-ce ce que chaque four se
devait d’espérer en sortant de son usine, ou avait-il vraiment vécu quelque
chose d’extraordinaire ? Avais-je permis à mon four d’exprimer ce qu’un
four pouvait espérer en sortant des chaînes d’assemblage? En tout cas, lorsque
je remarquais à quel point les parois étaient sales, je ne pouvais
qu’immanquablement me dire que c’était le signe d’une activité exemplaire.
Mon secret résidait dans une cuisine essentiellement à base d’alcool
et de pâte feuilletée. Cela ne pouvait jamais rater. Quel que soit ce que je
tentais de cuisiner, c’était une réussite indiscutable. J’avais toujours la
majorité de mon côté.
On aurait pu me demander de réanimer un Big Mac, je m’en serais sorti à merveille. J’aurais fait revenir le
steak haché avec une pointe de cognac ; réchauffer les frites et le pain
au four avec un bol plein d’eau, d’herbes de Provence et de sel. J’aurais jeté
les cornichons aigre doux à la poubelle pour les remplacer par de typiques
cornichons au vinaigre. Et bien sûr j’aurais remplacé le fromage par une fine
tranche d’emmental. Mon four aurait pu en accueillir une demi douzaine,
comblant ainsi l’estomac de quatre personnes. Non pas que je n’aimais pas les
hamburgers, bien au contraire, mais ceux que chiaient les chaînes McDonald
étaient vraiment nazes. Le genre de bouffe qu’on refile aux cochons en élevage
industriel.
Immanquablement j’effectuais ce genre de tour de magie pour apaiser la
faim de mes hôtes. Jamais je n’avais failli à cette louable tâche. Alors, lorsqu’on
me demandait quel était mon secret, je ne pouvais m’empêcher de me dire que
c’était si simple, que cela ne pouvait en être un. Il s’agissait juste de mettre
le prix dans les bons ingrédients. Je me confrontais de front à
l’incompréhension des néophytes.
En revenant au présent, je réalisais que j’étais en face de grosses
patates fourrées aux fraises des bois. Elles étaient toutes fumantes. La
serveuse me fit signe d’aller m’asseoir.
Moins d’une minute plus tard, elle me les apporta accompagné d’une
salade de maquereaux, d’un verre de Djemete noir et de son splendide sourire.
Ce repas délicieux me transporta dans un monde léger, loin de toute
cette merde pleine de saturation, de thune malodorante, de conspiration
alambiquée et de virus fumeux ; loin de cet univers sorti de l’imagination
sclérosée d’une patriarchie bouclant sur ses propres paranoïas staliniennes. Ce
gâchis d’énergie, qui aurait dû servir à paver de roses le chemin d’une muse, me
faisait chialer.
Mais soudain je pensais à Iro. Le pauvre, il devait à on tour passer
un sale quart d’heure. Ces salauds de chinois étaient devenus vraiment cons
avec leur haine anti-nippone. Il avait pris la mauvaise file, ou devais-je dire
la mauvaise fille.
On aurait dû rester ensemble. Si j’avais été avec lui lorsqu’ils ont
découvert qu’il était japonais, j’aurais sûrement eu une chance d’embrouiller
ces robots de surveillance chinois. Ils étaient faciles à entortiller, il
fallait juste savoir se faire passer pour un taré qui les ferait plus chier
qu’autre chose. Mais je le voyais déjà ce petit bonhomme, tout suant dans ses
santiags, sans savoir s’énerver assez pour leur faire vraiment peur. Il avait dû
la jouer cool, alors que ces bâtards étaient en mode ultra agressif. Je
l’imaginais encerclé par ce barnum de bureaucratie et d’agents scrupuleux,
écrasé par le nombre, houspillé comme une petite fourmi dans la mauvaise
termitière. Il devait avoir fondu sur place.
Ce que j’avais compris de cette histoire, c’était que lorsque la Chine
avait commencé à faire preuve de mauvaise fois au sujet de son degré de
contamination au SARS II, les japonais avaient rajouté une bonne dose d’huile.
Ils n’avaient pas digéré que les chinois aient refusé leur siège au conseil de
sécurité de l’ONU. Alors cette histoire d’épidémie cachée, ça les arrangeait
bien au final. Ils avaient pu la jouer « ben vous voyez, on vous l’avait dit que cette bande de paysans ne
jouait pas carte sur table ! Ils en ont rien à foutre de votre gueule, ils
arrivent déjà pas à s’occuper de leur propre pays, c’est pas pour qu’ils aient
un avis à donner sur la diplomatie internationale ».
La réaction chinoise avait été à la mesure du pique lancé. Iro avait
vu le truc arriver gros comme un missile. Je ne voulais pas y croire, ayant
encore souvent tendance à considérer les relations entre les pays asiatiques
comme un modèle de pacifisme. Je ne pouvais imaginer la moitié de la population
mondiale se moudre la race à coup de rayons tachyons. C’était tout simplement
suicidaire. Ça allait complètement à l’encontre de la logique de conservation
de l’espèce.
Mais il fallait s’y faire. Je me souvenais de ce que Coralie avait
écrit sur moi dans un travail pratique sur les conséquences de la guerre :
« …Maxime
aimait à dire que les blessures de la deuxième guerre mondiale étaient
outrageusement ouvertes aux yeux des enfants. Il était évident que les tensions
laissées à la fin de cette noire période n’avaient pas été éloignées. Bien au
contraire elles avaient été transformées en fantasmes grotesques dans
l’imagination collective. Travaillants à la racine les consciences de
l’humanité toute entière, elles étaient prêtent à resurgir à chaque instant.
Rien ne pouvait le réconforter, il se prenait d’envies subites de pleurer
lorsqu’il faisait face à ce qu’il considérait comme d’infâmes évidences…»
A l’époque la férocité dont mes collègues faisaient preuve envers
leurs concurrents anglais me donnait chaque jour de quoi alimenter mes cauchemars. Comment aurais-je pu supporter seul cette
horrible prise de conscience ; sûrement pas en passant mes soirées dans mon
appartement du 100 rue la Boetie. D’inévitables tergiversions anti-sionistes
m’y attendaient. Je ne cherchais pas à aller à leur encontre. Je me posais en
tant qu’impassible auditeur. De temps à autre, je lançais dans l’arène les
idées défendues par l’un de mes collègues. Elles se faisaient immanquablement
dévorées par l’appétit féroce des bêtes fauves. J’y forgeais mon avis de manière
inconsciente. Je me rangeais du même coté que les copines ; ça me faisait
terriblement peur.
Ma mémoire était intacte. Je me souvenais de cette vie antérieure
comme si je l’avais vraiment vécue.
Coralie aimait me prouver que je cherchais interminablement à trouver
un terrain d’entente avec le monde. Parce que je me sentais souvent être le
seul sur cette terre à penser, j’en déduisais que j’étais plus intelligent que
la masse. Elle avait raison, je devais tenter de réprimer le plus possible
cette idée. Elle m’avait appris à me méfier de la suffisance comme de la peste.
À cela je ne pouvais qu’immanquablement me répondre que je devais être très
perspicace pour arriver ainsi me méfier de moi-même. J’amorçais un écho
intellectuel qui, à coup sûr, m’entraînait vers un larsen dévorant, obnubilant
mes capacités cérébrales en l’espace de quelques minutes. Coralie me tirait de
cet état en en concluant que j’étais vraiment con.
Elle me disait aussi que je devais essayer de mieux me faire
comprendre. Cela passait forcement par mieux comprendre les autres en se
mettant au même niveau. Ma toute nouvelle appréhension viscérale pour
l’autosatisfaction reprenait inévitablement le dessus. Je me mettais à imaginer
que je ne devais pas être le seul à me percevoir dans cet état. J’entrevoyais
alors le vice de ma démarche. Qu’une majorité de gens crée la normalité ne
pouvait être qu’une idée fausse. Imaginer que j’étais une exception à la norme
alors que je ne cessais de remarquer que mon entourage n’est que diversité. Il
ne pouvait pas y avoir de norme. Etait-ce un terrible malentendu qu’on aurait
tenté de m’inculquer. Je me demandais bien à quelles fins. Pire, je me mettais
à me demander si ce n’était pas une forme de surdimensionnement de mon ego. Je
déplorais alors qu’un si bon sentiment puisse aboutir à de telles conclusions.
En outre cela ne m’éclairait pas plus sur la méthode à suivre pour mieux être
compris. Peut-être que c’était justement en pensant comme cela que je
commençais à raisonner plus normalement. J’espérais que cela pourrait m’aider à
éviter les déserts d’incompréhension que je traversais quotidiennement.
C’était à cet âge que mon père ne regardait plus que des lasers
disques d’opéra. On ne s’était jamais réellement parlé. Ça ressemblait à une de
ces histoires à deux balles où l’on cherchait à tout comprendre et où l’on
résumait la dimension psychologique en parlant d’incompréhension. Il y avait
une immense pudeur qui nous séparait. Je me surprenais souvent à avoir peur que
mon père soit une vraie merde. J’en crevais de trouille à l’idée que je n’avais
encore pas dépassé cette phobie. Je pensais être le seul trouduc à ne pas avoir
réussi à regarder son arbre généalogique en face. Je me sentais incapable de le
prendre au cou en lui gueulant dessus. D’où venait cette si fracassante
séparation entre la génération de mes parents et celle de leurs parents ?
Je ne comprenais pas. Etait-ce une tendance inévitable de l’évolution sociale
que de couper court abruptement avec ses ancêtres ? Que pouvait-il bien
arriver pour qu’il y ait un divorce si net ? Les motifs de caducité
n’étaient pas encore enclenchés conformément entre les deux mondes. Il y avait
schisme narratif. Une disruption récurrente dans les patterns de l’histoire.
C’était peut être ça l’origine de ce Maxime animal qui prenait
toujours les bonnes décisions, mais qui me foutait grave les boules.
C’était hallucinant. Je n’arrivais pas à imaginer que je puisse avoir
pensé cela un jour. C’était comme si je me souvenais d’une autre personne.
Comme si je contemplais une mue. Je voyais les dessins laissés par mon ancienne
personnalité, mais je ne pouvais plus les ressentir. J’avais le sentiment
d’observer un caractère colonial, blindé de préjugés et d’incompréhension. Ça
me faisait le même effet que lorsque j’avais cherché à comprendre Iro. J’avais
d’abord eu l’impression de le cerner parce qu’il avait un comportement assez
prévisible dans les grandes lignes. Mais il m’arrivait parfois de ne rien
comprendre à sa logique. Je réalisais que je ne pouvais établir son profil
psychologique sans tomber dans la grossièreté. Plus je le connaissais, moins
j’étais capable d’en parler.
Ça me faisait vraiment bizarre d’éprouver les mêmes sensations à mon
égard.
A force d’aller pêcher dans mon passé, je prenais pleinement conscience
que le diable se cachait dans les détails.
Je flânais un peu dans le couloir du wagon en fumant quelques
cigarettes, histoire de voir qui est-ce qui utilisait ce légendaire
transsibérien. Etait-ce seulement des écrivains comploteurs ou des riches
duchesses en mal d’aventure. Non, en fait, c’était pareil qu’ailleurs ;
une population hétérogène, composée de noirs qui jouent au bridge, de russes
qui écoutent de la techno lettone, de gros en sueur sous leurs fourrures,
d’enfants qui jouent à la GameBoy, de
mongols aux mains moites, de nabots aux regards espiègles, de contrôleurs
patibulaires, de jolies filles au sourire aguicheur, de vieux qui glandent et
de militaires qui fument de la durban.
Lorsque
je retournai dans mon compartiment, il me sembla qu’il y avait du grabuge dans
l’air. La plantureuse anglaise fronçait les sourcils. Le grand chauve avait dû
la saouler à l’assommer de français avec un tel débit.
-
Quand
tu commences à ne plus m’écouter c’est que tu as faim.
-
Exactly I’m staaarving! For God sake, I’m 5 weeks pregnant!
-
Ok,
ok… Tu as besoin de vrai argent ?
-
Oui,
ça serait bien. Là où je vais j’ai peur que cela ne me serve pas à grand-chose
d’avoir tes crédits volubiles.
-
Volatiles ?
Volage et frivole. De l’argent qui papillonne…Tu sais ça serait bien si tu
pouvais mettre en place une cellule là où tu vas. D’ailleurs serait-ce
indiscret de savoir où tu vas ?
-
I don’t think you should know.
-
Wow,
tu caches quelque chose? Un truc réellement important que je ne dois pas
savoir !
-
Exactly.
-
Je
suis impressionné. Je savais pas que t’étais assez méchante pour faire ce genre
de choses. Tu commences à dépasser Vicky en perfidie.
-
Holly mother of god! Of course, I’ve always been the craftiest!
-
Why are you always trying to be right?
-
Just because.
-
Bien… Alors
changeons de sujet… Sais-tu parler Russe?
-
наилучшим образом дальше!
A ce moment les deux moujiks se retournèrent l’air ébahi. Ils fixèrent
la jolie blonde comme s’ils s’estimaient chanceux de ne pas avoir décroché un
mot du voyage. Elle entrouvrit sa fourrure pour s’aérer la poitrine, puis elle
se munit de son meilleur accent russe.
-
I go Palana, comrade!
-
Où est
ce que ça peut bien être?
-
Far
far away north.
-
Que
vas tu faire dans ce trou givré à alcooliques?
-
I rave to meet a comrade, comrade!
-
Quelqu’un
que je connais?
-
No, you don’t know rer. rim, rer…Well…
-
Comment
s’appelle-elle? Si ce n’est pas indiscret…
-
Malissa.
En entendant ce nom, je ne pouvais m’empêcher de la dévisager comme si
je cherchais à me souvenir où avais-je pu l’avoir déjà rencontrée. Elle me
laissa une chance de rattraper mon indiscrétion en se couchant sur son
compagnon avec désinvolture. Il lui répondit par un regard embrasé et ils se
levèrent en faisant abstraction de nous.
Une demi heure plus tard, elle revint un peu décoiffée, les pommettes
rouges. Fringante, encore transportée par la volupté, elle décida de fermer les
yeux en souriant. Le renoi paraissait
plus relax qu’auparavant. Ça lui avait un peu fermé le clapet.
Il me fixa pendant quelques instants. Assez longtemps pour que je ne
puisse penser que c’était un accident. Il baissa le front comme pour me faire
sentir qu’il me jugeait tout en se soumettant à mon humeur ; une sorte de
regard de chat sorti d’un roman de Boulgakov.
Si ce mec n’était pas le diable incarné, je me coupais les couilles au
hachoir.
Il me tendit sa carte de visite à bout de bras.
« No_Name_Computing Das
EUCH Incorporated ssh://NNC Operation
-
Je commande
une organisation secrète qui vient d’atteindre sa taille critique. Nos
agissements sont surveillés par les gouvernements.
-
Oui, j’ai
entendu parler de vous sur le web.
-
C’est
ce que je dis, on commence à déborder de partout. Mais c’est plus très grave…
Et toi qu’est ce que tu fous ici ? Toi aussi t’es en cavale ?
-
Comment
tu sais ? Je veux rejoindre Moscou pour rentrer en Europe.
-
Comme
c’est orignal…Qu’est ce que tu veux aller foutre là-bas ? T’es pas au
courant ?
-
De
quoi ?
-
Ben
c’est quasiment la guerre civile. J’espère que tu as du backup pour couvrir ton ptit cul de blanc.
-
Putain ?
La guerre civile ? Qu’est ce que c’est encore que ces conneries ?
-
Ben ça
a commencé par des grèves, comme d’hab’. Mais ça a vite dégénéré lorsque une
minorité de grévistes c’est avérée être une organisation militaire
anti-démocratique. Soit disant que ça aurait d’abord pris racine aux states.
-
Putain !
-
Ben
oui… et là où c’est vraiment parti en couille, c’est lorsque la population
s’est rendue compte qu’ils étaient carrément plus puissants que les flics.
L’armée on n’en parle même pas…
Soudain le russe à barbe m’enjamba pour rejoindre son compagnon. Il
lui parlait tellement fort que nous avions du mal à continuer notre
conversation. Il lui tendit un paquet de tic-tac avec fierté. Le russe à
moustache le secoua et le posa sur le rebord de la table. Il se replongea dans
sa biographie et le Marshall pu continuer son état des lieux.
-
Ça
faisait des lustres qu’ils n’étaient préparés à une telle guérilla organisée.
Je te passe les détails sur les exécutions de politiciens à coup de drones
tueurs.
-
Mais
comment ais-je pu ne pas être au courant de cette merde ? Ça fait combien
de temps ?
-
Quelques
semaines… début mai. Tu devais être au mitard ?
-
Pas
loin, j’étais à HongKong.
-
Pff…
C’est aussi dû au fait qu’ils ont pris le contrôle des medias. Et du coup ils
font dire ce qu’ils veulent à Reuters. Ça fait un bout de temps qu’ils
noyautent. Ça ne m’étonnerait pas que Blair se soit déjà fait décapiter.
-
Et toi
tu as vu tout ça ?
-
Ouais,
je suis retourné en France pour chercher mes parents à Munich. C’était
n’importe quoi. Ils voulaient me faire croire qu’ils adhéraient aux idées de ces
netocrates(1). En fait ils étaient morts de trouille. Ils
ne croyaient plus en rien.
-
Non !
Ils s’appellent comme ça ? J’hallucine !
La généreuse blonde me toisa d’un air véhément.
-
(1) Le netocrate a créé et non pas hérité son
identité sociale. Il s'est fait tout seul, aux sens les plus fondamentaux
des mots faire et seul. Le netocrate a de l'argent, mais c'est un moyen et
non pas une finalité. Il surpasse le capitalisme en contrôlant les réseaux
qui contrôlent le monde. Le netocrate est un manipulateur politique et
artistique qui a transformé le networking en art.
Capitalism
will be no more and its chief proponent, the bourgeoisie, will gradually lose
power and become a mere “underclass”. What? Don’t look at me like this. I just read it here…
-
Ben
oui ils ont repris le paradigme (1) pour
se donner une bonne conscience. Comme les sans-culottes avaient repris celui de
la démocratie grecque.
Le russe à barbe reprit un tic-tac en déclamant « политика !
политика ! Argh…». Son ami le regardait comme s’il
s’était fait piquer par une guêpe.
Mon colporteur sourit volontiers en rattrapant son analyse.
-
Le
pire c’est que je suis persuadé qu’il n’y a même pas de gros méchants derrière
tout ça. C’est juste un truc qui émerge de la masse de temps en temps. Lorsque
les dirigeants se font trop vieux, trop à la ramasse. C’est impressionnant la
vitesse à laquelle ça va.
-
Ben ne
m’en parle pas. Je n’ai pas voulu y croire, ça m’a rattrapé à une de ces
vitesses !
-
De
quoi tu parles ?
Il m’avait posé cette question avec des yeux qui pétillaient de malice.
(1) Un paradigme est une représentation du monde, une
manière de voir les choses. Le mot tient son origine des mots grecs
παράδειγμα qui signifie «
modèle » ou « exemple ». Ce mot lui-même vient de παραδεικνύναι
qui signifie « démontrer ».
-
Je
parle de ces phénomènes de masse qui chamboulent tout du jour au lendemain.
J’avais une coloc’ new-yorkaise qui avait voulu attirer mon attention là dessus
pour me faire prendre conscience des dangers qu’engendraient une épidémie…
-
Moi, j’étais
à HongKong pour la première vague de SARS. Hormis la peur évidente d’attraper
la maladie, le problème majeur était dans la reconfiguration sociale que cela
imposait implicitement. On a trop longtemps été cocoonés par la machine
occidentale. À tel point que même quand on nous en parlait, ça nous paraissait
sorti d’un film catastrophe ou de la bouche d’un oiseau de malheur qui aurait
pété les plombs.
-
(1) La stochastique est l’étude des phénomènes
aléatoires dépendants du temps. C’est une extension de la théorie des
probabilités. Le domaine d’application du calcul stochastique comprend la
mécanique quantique, la chimie, les mathématiques financières, et même la
musique.
Ce qui m’embête
c’est qu’avec toutes la stocha’(1) que
je me suis tapé, avec les caisses d’analyse de risques que je me suis enfilé
depuis que je bosse dans la finance, je n’ai pas réussi à voir le truc venir.
Je me suis laissé enfermer comme du bétail dans une tour qui nous pompait tout
ce qu’il nous restait d’humain. Et on n’a pas idée de ce que c’est, vivre
enfermé comme ça. Personne ne se rend compte de ce que cela implique. C’est
comme si tout d’un coup la société se condensait.
Soudain les deux russes se mirent à se chamailler en pointant le
paquet de tic-tac vide. Il semblait que le moustachu n’en avait pas eu un seul.
Plongé dans son bouquin, il n’avait pas vu que le barbu lui avait tout pris. Le
coupable n’en menait pas large.
Mon interlocuteur sortit de sa poche un paquet d’Airwaves à la cerise mentholée. Il le leur tendit gentiment comme
une invitation à se calmer. Je pris peur, imaginant que les russes prendraient
ça comme une sorte de pitié mal placée. Mais non, ils se calmèrent tout de
suite. Ils étaient même réconciliés.
Le chauve plongea sur moi en me tendant la main.
-
C’est
terrible ce qu’on peut parler, alors qu’on vient juste de se rencontrer… Gilémon !
-
C’est
du Russe ?
-
Mon
nom c’est Gilémon et, elle c’est Lizzie. La femme la plus belle de la Terre.
-
Enchanté,
moi c’est Maxime.
Il
faisait nuit, ma voiture filait bloquée à 100 km/h sur cette route de montagne
parsemée d’enfants aveugles. Je me réveillai en sueur et énervé. Énervé que je
puisse imaginer des trucs pareils. Énervé que le monde dans lequel je vive,
puisse m’inspirer ce genre de cauchemar.
Tout avait commencé avec ces rayons de l’espace qui avait déclenché
cette vague sur laquelle j’avais surfé jusqu’à Kualalum pour me faire pêcher par ces hackers musulmans, catalysant
mes phobies, propulsant ma carrière pour mieux servir leur avidité, m’enfermant
plus profondément dans l’aliénation par le travail. En tombant à moitié
amoureux d’une machine, je m’étais perdu, je ne savais plus où, pour émerger
dans ce train, accompagné du clone black de Moby qui m’annonçait le retour sur
Terre de Kali la féroce. Je ne savais pas pourquoi mais tout m’était revenu
d’un seul coup… Je n’y comprenais encore rien, mais au moins je m’en souvenais.
Dans la vallée embrumée, l’océan Baïkal reflétait les premiers rayons
de lumières. Lizzie dormait avec grâce pendant que les deux russes trempaient leur
thé.
Le soleil se levait en silence.